Coupat et la Princesse de Clèves
La France a peur : Des anarcho-autonomes se cachent parmi nous!
Vers la fin de l’année 2008, la population française stupéfaite découvrait qu’elle aurait été à la merci de menaces terroristes provenant d’une mouvance anarcho autonome. Invitant la presse, la police arrête de façon spectaculaire une petite bande de malfrats en puissance. Un faisceau d’indices concordant confirmait leur inclination terroriste: Tous diplômés, vivant à la campagne, tenant une épicerie de village, le tout sans téléphone portable ni téléviseur (encore que ce dernier point soit une pure supputation), au milieu de livres douteux.
Dans leur cachette, ils lisent des livres douteux
On entend de nos jours par livre douteux tout ce qui n’est ni du roman d’espionnage ou d’aventure, ni du roman à l’eau de rose, ni un essai ressuçant les éditoriaux de la grande presse, ni un manuel de comptabilité-bureautique-fiscalité-finance. Si la Princesse de Clèves est nommément visée, à plus forte raison les histoires ayant trait aux aspects politiques de la société contemporaine: la condition humaine, 1984, Farenheit 451. Quant aux essais philosophiques ou politiques, laissez-moi vous dire, mieux vaut n’en avoir jamais entendu parler. Rien que l’idée spinoziste que l’Homme soit autre chose qu’un robot toujours rationnel horripile les économistes à la page (c’est à dire libéraux, c’est à dire libérés-du-catéchisme-marxiste) et mérite l’interdit. Quand aux idées plus farfelues, liées à l’émancipation, celle de Nietzsche ou Heidegger, j’ai déjà évoqué ailleurs combien elles étaient dangereuses puisqu’elles menaient tout droit au 68isme ou au nazisme. Et les conspirations contre l’ordre et le pouvoir d’un situationniste ou d’un auteur de la French School, alors là…
Ils les lisent sérieusement, en plus, leurs bouquins auxquels on ne comprend rien!
Or il s’avère que les individus saisis à Tarnac non seulement possédaient des brassées de livres dangereux, mais qu’en plus ils les avaient lus, comme le prouvent assez les élucubrations publiées par le dictateur de la bande dans une revue datée de quelques années auparavant: Des tirades contre l’ordre établi, écrites à dessein dans une langue absconse permettant de dérouter juges et enquêteurs, tous fonctionnaires, pour qui –la lecture de la princesse de Clèves n’étant plus requise– le texte de Tiqqun serait parfaitement hermétique. Et des fois que la justice retiendrait tout de même la pertinence de Tiqqun, on pourrait toujours expliquer que le bon peuple ne pourrait pas prendre les armes à cause d’un texte aussi illisible. D’ailleurs ce n’est pas Tiqqun mais l’insurrection qui vient qui a été versé au dossier. Un livre au titre explicitement subversif et au contenu dénué des envolées debordiennes et foucaldiennes propres au cerveau de l’affaire.
Et ils organisent déjà la Révolution chez nous!
L’insurrection qui vient explique, avec suffisamment de simplicité pour que même le plus illetré comprenne, la possibilité de renverser l’ordre établi, en partant de très peu d’individus perpétrant de très petites actions nécessitant un très petit budget, comme saboter des lignes de chemin de fer par exemple. Il se trouve aussi suffisamment de sites internet discutant précisément cette question. Quand on tient fermement le pouvoir, on a sans doute raison d’avoir les jetons, d’autant que les coups de semonces “sociaux” comme on dit, se multiplient effectivement ses dernières années. Maintenant appeler ça du terrorisme, le gouvernement n’a fait là qu’appâter le chaland et porter les marchandises insurrection qui vient et prose de Coupat sur le devant de la scène.
Son article dans Le Monde a ainsi suscité bien des commentaires plats et creux, mais il a surtout engagé des milliers de personnes à (re-)lire Debord, Foucault ou Agamben. Et il a donné aux deux exemplaires de Tiqqun une notoriété inespérée.