Pour nombre d’écologistes, le « fait-maison » est le nec plus ultra du militantisme. Ce sont souvent les gens les plus radicaux qui tiennent ce discours, ceux qui mènent le style de vie « exemplaire » qu’ils estiment être seul compatible avec la survie future de l’Humanité.
En termes d’effet sur l’envrionnement pourtant, un tel a priori mériterait davantage de réflexion. Le professionnel en effet est le plus à même de produire le meilleur produit au meilleur coût, donc dans une certaine mesure, avec le meilleur bilan environnemental.
L’un des postulats sur lesquels Platon fonde sa République (voir en particulier le Chap. 2) est que chacun y travaille selon sa nature, et ceci implique en particulier que chacun se consacre pleinement à son métier, et non pas à plusieurs métiers à la fois, au contraire donc des souhaits de nos directions de ressources humaines rêvant de salariés interchangeables : Dans la cité idéale de Platon, les objets et les services sont donc produits par les meilleurs producteurs possibles, ceux dont c’est le métier. Tout le monde s’en retrouve avantagé puisque les produits des professionnels sont produits dans de meilleures conditions, aux meilleurs coûts, avec les meilleurs outils maniés par les meilleurs experts, et avec un souci de suivre au mieux les procédures de fabrication sélectionnées par la tradition.
Ce que Platon n’envisageait pas, c’est que l’ordre économique pousserait un jour les professionnels indépendants à choisir entre la ruine ou l’affiliation à un « industriel » du secteur, par voie de salariat ou de franchise. Ni que le même ordre économique contraindrait les industriels, doctrine de la « valeur pour l’actionnaire » aidant, à la seule poursuite de rendements financiers toujours plus élevés, au détriment de toute responsabilité vis-à-vis de leurs employés, fournisseurs, clients, vis-à-vis de la société en général, de la nature, et au détriment surtout de toute éthique professionnelle.
C’est ainsi, dans l’alimentaire en particulier, que sont apparus plusieurs scandales, où le professionnel a failli à sa promesse de production « la meilleure ».
Tous ces scandales ou presque trouvent leur origine dans la course effrénée au rendement financier. Qu’on ne se méprenne pas : Il n’est pas fondamentalement malsain de chercher l’amélioration des bénéfices ; il convient seulement de savoir y mettre les bornes. À y regarder de près, réduire les coûts signifie « faire plus avec moins », ce qui peut se traduire en termes écologiquements corrects : Économiser les ressources naturelles et n’utiliser d’énergie que le strict nécessaire, voire investir dans les infrastructures permettant ces économies. Les industriels se sont donc efforcés de suivre ces précepts fort louables, choisissant tous les angles d’attaque. On ne peut guère leur reprocher qu’un zèle coupable, ignorant toute limite.
Car malheureusement, l’obsession de la baisse coûts mène l’industrie agroalimentaire à tous les abus.
L’un des soucis de l’agroalimentaire : Les dates limites de vente, qui certes, protègent le consommateur, mais sont également synonymes de gaspillage, puisque les denrées produites mais non vendues dans les temps sont jetées. Solutions pour réduire la casse : Reculer les dates limites de vente en incorporant des conservateurs, ou réduire les délais de vente en rendant les produits plus attractifs pour l’acheteur, à coup de chimie là encore : Colorants, agents de texture, agents de sapidité, etc. Bon appétit. Ajoutons, même si c’est anecdotique et que cela porte davantage à sourire : Réduire les délais de transport, donc transporter plus dans un même volume, ce qui signifie, par exemple, transporter des concombres « droits » plutôt que « courbes ». D’où certaines directives européennes amusantes, afférentes à la courbure des concombres et abrogées depuis.
Un autre soucis, diminuer la consommation d’énergie et d’eau : D’où les cultures hors-sol, technique permettant de ne donner aux plantes que la quantité exacte d’engrais qui leur est nécessaire, et qui réduit considérablement le spectre des parasites et maladies à traiter. Avec aussi pour principal risque connu que les légumes ainsi produits n’ont pas de goût…
D’où également, dans le domaine de l’élevage, l’idée de recycler les protéines inconsommables, celles des cornes, sabots, os et nerfs par exemple, qu’il ne faudrait pas jeter à la poubelle. Pour valoriser ces déchets, on a donc inventé divers procédés permettant de les transformer en « farines », dont on a pu nourrir les vaches. L’une des étapes de cette production impliquant le chauffage de cette farine à haute température, on s’est naturellement appliqué à calculer au plus juste la température nécessaire, quitte, en allant trop loin dans cette intention écologiquement louable, à ce que cette cuisson à des températures trop faibles n’assure plus la destruction de tout ce qui pourrait être préjudiciable à la santé. Conséquence de cette pingrerie sur la température : La maladie de la vache folle.
Les media se font largement l’écho de ces excès. Les consommateurs s’affolent pour un temps, avant de revenir rapidement à leurs habitudes antérieures. Certains pourtant, durablement scandalisés, décident de prendre les choses en main pour eux-mêmes et leurs proches.
Le « fait maison » du consommateur individuel apporte une certaine sécurité, mais son coût écologique est loin d’être négligeable
Afin d’être sûrs de ne pas manger de tomates OGM, certains décident d’en faire pousser sur leur balcon. Ce qui est une très bonne idée s’ils n’abusent pas des engrais ni des produits phytosanitaires : La consommation des jardiniers amateurs en produits chimiques ramenée à la production réalisée est faramineuse par rapport à celle de l’industrie, qui, quoiqu’on en pense utilise les aides chimiques avec parcimonie.
Afin d’être sûrs de manger du pain bio, ils s’achètent une machine à pain et des farines bio, permettant de produire des miches de pain de qualité pour un prix qu’aucun boulanger ne leur propose. Le bilan écologique de cette pratique est pourtant désastreux par rapport à ce qui serait la solution de Platon : Que ce soit le boulanger qui fasse le meilleur pain possible ! Car enfin, avoir des millions de machines à pain qui tournent tous les jours, ou seulement quelques milliers de fours de boulangerie, quelle différence en ce qui concerne la consommation électrique !
Afin d’être sûrs de leur yaourts, ils achètent une yaourtière, et, même principe que pour la machine à pain, multiplient le nombre de petites machines consommant de l’électricité, quand tout ceci pourrait avantageusement être centralisé ; afin d’être sûrs de leurs pâtisseries ils font tourner leur four électrique plusieurs fois par jour, afin d’être sûrs de leurs confitures, ils lancent leur petite fabrique pour trois pots etc…
Enfin, afin d’être sûrs d’être bien approvisionnés en tout ce qui leur est nécessaire, ils s’en vont tous les samedi faire le tour de leurs paysans bio (celui pour les fruits, celui pour les légumes, celui pour les laitages, celui pour la viande…). Peut-être auraient-ils fait ces kilomètres de toute façon, mais il y a fort à parier qu’une seule sortie vers la grande surface de leur choix aurait moins pesé en terme de consommation d’essence que ce butinage automobile. Si l’on tient réellement à réduire la consommation énergétique liée à l’approvisionnement, la solution de se faire livrer par un seul fournisseur est sans doute la meilleure.
Non, malgré tous les avantages qu’il peut fournir au consommateur individuel, malgré sa qualité souvent supérieure et la satisfaction de faire quelque chose soi-même, le « fait-maison » n’est pas la solution aux problèmes environnementaux, c’est même l’une des pire solutions, qui engendre une surconsommation d’énergie, et la prodution de toute une batterie d’ustensiles de confection médiocre, à des millions d’exemplaires.
Pour l’environnement, aussi paradoxal que cela puisse paraître, le plus supportable est la prodution industrielle !
Cependant, l’agroalimentaire industriel ayant failli misérablement à assurer un niveau de qualité respectueux de sa clientèle, il convient sans doute ici de restaurer la confiance, afin qu’on en revienne à la solution de Platon, où le professionnel est le meilleur producteur. Une approche raisonnable est peut-être celle qui prévalut longtemps, à une époque ou les professionnels affichaient leurs produits avec une fierté certaine, et où leur amour du travail bien fait leur interdisait de faire des économies en employant des ingrédients de moindre qualité, ou en réduisant la durée des cuissons plus que de raison. En ces temps qui nous paraissent si lointains, chaque profession étaient régie par sa corporation. La corporation veillait à ce qu’il n’y ait pas de brebis galeuse, et surveillait jalousement les procédés de fabrication des uns et des autres, mettant le holà aux abus.
Sous les coups de l’industrialisation, du libre-échangisme, puis de la déréglementation à tout-va, le vingtième siècle a quasiment aboli la corporation. Il n’en reste que des « représentants de l’industrie » et autres « communiquants », voire « lobbyistes à la Commission Européenne »; peut-être serait-il temps de la rétablir, cette bonne vieille corporation, aux « corporatismes » si rassurants pour le consommateur ! Car ce qu’on a gagné d’un côté en l’évinçant, à savoir la fameuse « concurrence libre et non faussée » annonciatrice de prix bas, on l’a perdu de l’autre, en vidant les professions de leur âme, en qualifiant de « sclérose » tout ce qui ressemble un tant soit peu à un goût pour la bonne vieille tradition, en laissant la qualité des produits pérécliter au point qu’industriel soit devenu synonyme aujourd’hui de « fade, cancérigène, plein de chimie ». Alors restaurons la corporation, mais en s’assurant que les consommateurs y soient bien représentés.
On sait fort bien qu’il n’y a pas de miracle à attendre, et qu’une industrie ne se régule pas toute seule ; intégrer les consommateurs dans l’instance de régulation, cela prévient les « petites ententes entre amis », et surtout, cela garantit un point de vue « objectif » sur certaines questions : Nombre des abus évoqués plus haut n’auraient jamais obtenu l’assentiment de représentant du consommateur !