Wednesday, June 13, 2007

L’assureur, le nouveau Léviathan

Naissance du Léviathan

Un jour, une brute épaisse terrorisa ses semblables, qui acceptèrent sa «protection». La brute épaisse devint un petit chef, ses voisins son «bon peuple», et les humains plus lointains des ennemis, qui en vinrent rapidement à s’organiser de la même façon, à savoir, en se blotissant sous les gros biceps d’un «protecteur». Cette forme politique devint héréditaire, avec de bonnes lois privilégiant l’aîné afin d’assurer la stabilité de la société. Il se trouva même des philosophes pour expliquer combien une telle organisation profitait finalement à tout le monde, et que l’existance d’un État, d’un Léviathan détenant le monopole de la violence était non seulement inévitable, mais également désirable.

Réjouissons-nous, l’humanité a progressé depuis, elle a inventé la démocratie, le gouvernement par le peuple pour le peuple, qui anéantit les derniers opposants du Léviathan, en rendant son monopole de la violence acceptable par tous.

Faiblesses de l’État politique moderne

Que la liberté d’opinion dont on fait tant de cas soit tout-à-fait insignifiante pour le commun des mortels — qui peut bêler tant qu’il voudra sans que personne ne l’entende jamais — et ne sert qu’à satisfaire l’ego de quelques journalistes, comme le remarquait déjà Karl Krauss avant-guerre, que la démocratie tourne à la farce quand se retrouve en finale des élections présidentielles un unique candidat éligible, contre un autre dont personne ne veut, jusques et y compris parmi ses propres électeurs, que le gouvernement une fois élu fasse autre chose que ce que le candidat avait promis, tout ceci sont des faiblesses bien comprises dont nous ne débattrons pas ici.

Que le gouvernement, ou plus exactement la branche législative voie son ordre du jour fixé par les dates-butoir décidées à Bruxelles (par nos ministres qui se gardent bien de rendre compte de leurs activités là-bas), et soit contrainte de «transposer les directives» souvent contraires aux désirs de l’électorat, cela non plus ne fera pas l’objet de longs développements.

Les media aux aguets

Nous ne gloserons pas plus longuement sur le pouvoir exorbitant des media, capables de faire gober à une majorité d’américains que l’Iraq produisait des armes de destruction massive et à une majorité de français que leur pays était le bienfaiteur de l’Afrique.

Les media, clairement, tentent, en vertu de cette loi infaillible qui fait que chaque organisation cherche à maximiser son pouvoir, à remplacer l’État défaillant, dans la construction de grands mythes susceptibles d’anesthésier le peuple, à défaut de conquérir son adhésion pleine et entière. Mais les media n’exerçant pas d’autre violence que symbolique, ils ne remplaceront jamais l’État.

Les multinationales et leurs actionnaires

Si les états lâchent la «gouvernance», ce sont les multinationales qui la reprennent, en dictant leur règles, en délocalisant depuis les zones pas assez «coopératives», j’allais dire «collaboratives», pour investir là où l’on est moins regardant. Ces multinationales elles-mêmes, cependant, sont aux mains de leurs actionnaires, qui maintiennent les membres des conseils d’administration sur un siège éjectable, en exigeant une progression du cours de l’action à la bourse de 15% l’an, que l’on n’atteint qu’en mettant le personnel à la rue et en pressurant les fournisseurs.

Qui sont-ils donc ces terribles actionnaires, inhumains pourfendeurs de tout «bon sens» dans leur exigences? De vilains capitalistes, suppôts des banques et autres groupes financiers, sans aucun doute. Mais c’est un peu court.

L’assureur entre en scène

Oui, l’assureur, l’assureur-vie, d’abord, celui qui va prêcher aux jeunes actifs que la retraite par répartition, ils peuvent bien se la carrer profond, et qu’ils feraient bien de «prévoir», c’est-à-dire de placer leurs économies sur un plan quelconque. Où croyez-vous que va tout cet argent? Oh, une partie sert à payer l’assureur; j’ai cependant la naïveté de croire que la plus grande partie va «en bourse», ajouter aux pressions pesant sur les multinationales.

Et commence à dicter des lois aux états…

Notez que l’assureur, pendant qu’il démarche les particuliers, met aussi sur la table des ministres, via le débat sur les retraites, la légitimation, que dis-je, l’obligation pour chacun de souscrire une assurance-retraite pour pallier les défaillances de l’État. Une réforme après l’autre viendra, qui réduira chaque fois un peu plus la part de la retraite par répartition, pour mieux faire gonfler celle de la retraite privée, souscrite chez un assureur.

…puis aux banques et aux entreprises!

Qu’elles s’en rejouïssent ou non, les entreprises ont besoin de crédits, qu’elles vont chercher, le plus souvent, chez les banques. Mais, heh, les banques n’avancent leurs sous que si c’est sans risque pour elles. Conclusion, elles assurent leur crédit auprès d’un spécialiste du risque, d’un assureur, donc. Et devinez quoi, l’assureur, lui, ne couvrira les banques que s’il a des garanties que l’opération est sans risques. Mais comment savoir si quelque chose est sans risque?

Basel II! Un jour les assureurs ont organisé une grande conférence, définissant les «bonnes pratiques», entendez les pratiques sans risques. Basel II est un codex décrivant minutieusement tout ce qu’une entreprise doit faire pour être conforme. Cela suppose dans toutes les entreprises petites ou grandes des changements profonds dans tous les domaines, par exemple une révision de fond en comble des systèmes informatiques!

Ce document a bien force de loi, car son non-respect est puni sévèrement: Pas conforme? Pas de crédit! Pas de crédit? Pas d’investissement! Pas d’investissement? Pas de croissance, la boîte végète et finit par mettre la clé sous la porte.

Le nouveau léviathan et son bon peuple

Oui, l’assureur joue ce rôle, longtemps dévolu à l’État. Sa violence reste confinée au monde financier, certes. Mais ce monde régit tout les autres acteurs. De fait l’assureur est capable de transformer la réalité à ses désirs, passant au dessus des autres pouvoirs, et avec une légitimité populaire nulle.

Qui parle ici du peuple? Quelle idée! Laisser la parole au peuple! Mais bonnes gens, l’assureur ne veut que votre bien!

Souvenez-vous du temps où vous trouviez dans tous les cafés des boîtes d’allumettes dont on pouvait gratter le bout soufré sur toutes les surfaces? Soyez heureux! Maintenant vous ne trouvez plus que des allumettes de sûreté, qui ne s’allument que si on les gratte sur la surface brune de la boîte d’allumette! Voilà! Combien d’incendies évité dans vos maisons! Hein bon peuple?! Et comment croyez-vous que les allumettes dangereuses aient disparues? Simple, on explique aux cafés, aux transporteurs, aux droguistes que non, rien n’est assurable tant qu’elles sont là.

Idem pour vos voitures, bon peuple! Croyez vous qu’il y aurait des air bags partout si nous autres assureurs n’en avions pas assez de payer des fortunes de chirurgie esthétique à tous les accidentés?

Allons bon peuple, pour votre bien et le nôtre, «collaborons». Vous êtes vous même des assurés, d’une façon ou d’une autre. Ce qui est bon pour nous est bon pour vous aussi! Si vous collaborez, promis, nous n’augmenterons pas les impôts, euh, les primes cette année.


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Monday, June 11, 2007

L’espéranto et son -isme

Quelques heures pour commencer à déchiffrer un texte…

Du temps que je n’avais pas d’autre soucis qu’étudier, la fantaisie m’a pris de jeter un œil aux langues artificielles. Ça s’inscrivait bien dans mes intérêts pour la linguistique, et complétait agréablement la lecture de la Recherche de la langue parfaite d’Umberto Eco, et d’autres ouvrages touchant à Leibniz. D’innombrables langues artificielles existent, aussi me suis-je la plupart du temps contenté d’une lecture superficielle de leur grammaire, assortie de quelques exemples de phrases venant en sus du canonique notre père.

Toutefois, il y a aussi cette langue fameuse, l’espéranto, dont la rumeur trottait dans ma tête depuis qu’un ami de mes parents l’avait évoquée, quand j’avais dix-douze ans. J’y ai consacré moins que le temps qu’il eût fallu; Tolstoï raconte qu’apprendre l’espéranto ne lui a coûté que deux heures. Il en faut bien plus pour le parler ou l’écrire, mais ma foi, pour commencer à déchiffrer les traductions d’Alice au pays des Merveilles et de la République de Platon, cela peut suffire.

Voilà donc une utopie qui tient ses promesses, pensais-je. Quelques années plus tard, je franchis le seuil d’un club d’espéranto, et très vite, je devins capable de le parler. Une utopie qui marche, oui, mais pas de miracle! Malgré ses qualités l’espéranto exige pour sa maîtrise un peu de travail tout de même. Du travail, certes, mais si peu par rapport à l’apprentissage de l’italien ou de l’espagnol, sans parler d’une langue morte, de l’allemand, de l’anglais, ou d’une langue non indo-européenne!

Eh bien, si l’espéranto est si facile, pourquoi personne ne le parle?

Belle question. Claude Piron, ex-traducteur de l’Organisation Mondiale de la Santé donne d’intéressantes réponses (et démonte savamment les critiques à l’encontre de cette langue). Je me permettrais d’avancer ma propre théorie.

Ce qui coince, ce n’est pas l’utopie (la langue universelle), ni une façon de la réaliser (l’espéranto) mais l’utop-isme (l’espérant-isme).

La langue espéranto est un outil, et il est en état de servir qui veut bien se donner la peine d’en lire le mode d’emploi. On trouve des cours d’espéranto partout sur le net. Mais cette langue est aussi l’incarnation d’une utopie qui a dégénéré en -isme. Les utopies sont dangereuses parce qu’il en sort des -ismes dont l’intransigeance justifie toutes les abominations, toutes les luttes au nom de la plus haute Vérité, toutes les guerres de religion, tous les procès de Moscou, et toutes les querelles fratricides entre chapelles d’extrême gauche, entre fractions écologistes, ou, en leur temps, entre les droites françaises, incapables former ensemble un parti.

Il y a dans le concept même de l’utopie un désir de pureté qui est déjà pathogène. La réalisation de l’utopie a une dimension désacralisante que les utop-istes ne peuvent guère supporter; une utopie qui prend corps quitte les sphères éthérées du monde des idées pour s’empesantir des souillures de notre monde. C’est pourquoi rendre possible, concrétisable, bref, incarner, instancier, hypostasier une utopie, appelez ça comme vous voudrez, cela touche au sacrilège, et partant, allume les plus vives passions.

Aussitôt que s’ouvre un chemin permettant de réaliser une utopie, des armées d’utop-istes se lèvent pour défendre leur chère vieille lune dans sa pureté la plus éclatante, sachant bien, ou feignant d’ignorer que cette pureté a pour prix le maintien de l’utopie dans le monde des idées. Ainsi, l’utop-iste a une peur panique de voir son utopie se réaliser, et fera tout ce qui est en son pouvoir pour, paradoxalement, empêcher cette réalisation. Un mécanisme de défense qui, en prime, justifie l’être-au-monde de l’utop-iste, qui n’aurait plus de raison d’être si son utopie venait à se concrétiser! Quelle soulagement pour les apparachiks, pendant des dizaines d’années, que de savoir la fin de l’Histoire toujours aussi lointaine, elle qui ferait d’eux des inutiles!

À vrai dire, la fascination pour la pureté de l’utopie va bloquer sa réalisation par un autre mécanisme que celui qui consiste à critiquer le sacrilège du concret. Pour défendre la pureté de leur utopie, les utop-iste vont rapidement devoir préciser en quoi cette pureté consiste, et là, croyez-moi, un autre démon sort de sa boîte: Le démon du détail, celui de la chicane et de l’ergoterie, qui fait qu’on se dispute encore aujourd’hui entre catholiques et orthodoxes à propos d’un mot, d’un seul petit mot comme «filioque». Dans ces débats tétrapilotomiques, tel le rayon solaire tombant sur le prisme, la belle utopie, qui était pure parce qu’unique, parce que faisant un avec l’Un, la pure utopie, la Vérité supérieure, va se diffracter en un arc-en-ciel d’utopies encore plus pures, encore plus vraies, encore plus intransigeantes, encore plus inconciliables entre elles et encore plus éloignées de toute réalisation possible.

Comment naquit l’espérant-isme, et comment il fit échouer une vraie possibilité de réaliser l’idée de langue universelle

L’événement qui fit muter l’utopie de la langue universelle en espérantisme stérile et muré dans son monde, propre à rebuter parfois les nouveaux adeptes, le schisme fondateur, le cataclysme cosmique, ce fut la constitution par le monde universitaire, de la délégation pour l’adoption d’une langue auxiliaire internationale dans la foulée de l’Exposition Universelle tenue à Paris en 1900.

Inutile de préciser que les espérantistes d’aujourd’hui disent pis que pendre de cet organisme, bien qu’il seraient officiellement ravis qu’une telle délégation se constituât de nos jours pour donner une caution scientifique sérieuse à leur cher idiome. Imaginez! Dans cette assemblée se côtoyaient des noms illustres, comme le chimiste Wilhelm Ostwald, le linguiste Otto Jespersen, ou le mathématicien et philosophe Louis Couturat, spécialiste du grand précurseur de Zamenhof quant à l’idée de langue universelle, Leibniz. Bref, la fine fleur de la science!

Ces beaux esprits siégèrent finalement au Collège de France en 1907 et conclurent que, décidément, la science au moins avait besoin d’un langage commun, que par ailleurs l’espéranto fournissait un excellent candidat, non exempt de critiques toutefois, et qu’il convenait de l’améliorer un peu.

Il n’en fallait pas moins pour qu’aussitôt des fondamentalistes poussent en chœur ce cri d’effroi: «Sainte horreur! Des hérétiques veulent toucher au Fundamento de Zamenhof!»

Ça y est, la division était semée, le capital — Hachette, avec ses droits exclusifs — poussait derrière l’espéranto orthodoxe, tandis que l’académie prônait un espéranto réformé, bientôt rebaptisé Ido, allant ainsi à l’encontre de la masse des disciples de Zamenhof, qui n’avaient pas attendu l’avis des savants, et de toute façon, n’entendaient pas s’en laisser compter.

Un beau gaspillage en vérité. La Délégation, émanation du corps universitaire international, rassemblant la crème de la science avait pourtant quelque légitimité pour débattre de la meilleure façon de réaliser l’utopie de Leibniz et de tant d’autres. Si elle eût été suivie, elle aurait pesé très sérieusement pour l’établissement d’un standard linguistique dans le domaine scientifique, et le dépassement de la malédiction de Babel, achevé dans le domaine du savoir aurait conquis le monde des affaires puis les autres sphères de l’activité humaine…

Mais laissons là ce doux rêve. La réalité est que les deux partis ont perdu.

D’abord, la querelle a enterré toute chance réelle de propager à moyen terme une langue universelle qui s’impose par la raison plutôt que par des rapports de force.

Ensuite, Les espérantistes se sont calfeutré dans leur ghetto linguistique, dans des positions jusqu’au-bout-istes, dans une haine de toute idée de réformette de leur langue — l’Académie Française est une sacrée bande d’anarchistes en comparaison —, et enseignent aux petits nouveaux un cathéchisme incroyablement révisioniste quant à cet épisode de la Délégation, où l’on veut croire que Couturat (et ses sbires Leau, de Beaufront, Jespersen) ont louvoyé et manigancé, tissant patiemment la trame de leur sombre complot pendant sept ans, avant de planter un coup de poignard dans le dos de Zamenhof en 1907.

Enfin la Délégation, non suivie, a péréclité, non sans jouer son rôle de prisme, donnant naissance à tout un foisonnement de langues plus parfaites plus excellentes et plus universelles, que cependant personne ne parlera jamais.

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Cryptonazisme de Martin Heidegger

L’indéboulonnable statue du Philosophe vacille sur son piédestal.

«On», cet «on» contre la dictature duquel le bon Martin s’est si souvent insurgé, «on» nous a d’abord effrayé: Il était adhérent au NSDAP de 1933 à 1945; puis plus fort, parce qu’après tout, personne n’est tenu de n’être jamais lâche, «on» nous a montré qu’il n’était pas simplement adhérent par nécessité, mais par conviction, et qu’il enjoignait ses étudiants à suivre de toute leur âme ce Führer sans lequel le peuple allemand n’avait pas de destin. Tout cela relève du fait, «on» est honnête parfois, et Heidegger lui-même reconnaît dans une phrase fameuse qu’il a commis en 1933-34 une “grande bêtise” dont il s’est repenti en démissionnant de son poste de recteur et en donnant des cours discrètement critiques vis-à-vis du régime.

À ce point, «on» pourrait disserter longuement sur la possibilité ou l’impossibilité de séparer le philosophe de ses engagements, son comportement de sa pensée, ou ses actions de ses principes. «On» ne peut cependant pas se contenter de si peu, certains risquant de villipender l’homme pour mieux absoudre le philosophe, «on» doit montrer que la philosophie de Martin Heidegger est empreinte de nazisme jusqu’à la moëlle.

Divers ouvrages s’y attachent, dont par exemple celui de E. Faye, qui va jusqu’à suggérer que le pauvre Martin — pauvre misère! — fût l’auteur de certains discours de Hitler, qu’il servît d’idéologue du parti, et que ses œuvres dussent être éliminées sans plus tarder des rayons philosophie. «On» se réjouit de l’imminent autodafé salvateur, qui, sapant Heidegger, fera s’écrouler d’un coup l’édifice érigé par ses héritiers déconstructivistes, post-modernes et psychologisants, et nous libèrera, qui sait, des relents que 68 laisse traîner encore, comme «on» le sait et le regrette, presque quarante années plus tard.

Savante manœuvre de la guerre idéologique, faisant suite aux assauts néo-philosophiques de la fin des années 70 contre la pensée sartro-bourdieusienne: Il fallait discréditer toute philosophie capable d’équiper l’individu des concepts permettant de penser sa situation, et partant, retirer ainsi tout fondement à sa révolte, latente ou concrétisée en engagement; il convient maintenant de poursuivre ce travail de désarmement mental: L’individu ayant été dépossédé de la bombe atomique — les pensées “situationnistes” — on prendra soin de lui interdire tout programme nucléaire. À force de penser et de philosopher, l’individu ne risque-t-il pas de reconstruire lui-même une philosophie de l’émancipation? Le danger existe en effet. Alors sus aux philosophes, sus à Heidegger! Et que Nietzsche se le tienne pour dit, qui a bien têté du nazisme aussi avec son surhomme, son tour viendra!

Censurons donc Heidegger. Un allemand censuré, personne ne s’en plaindra, un auteur exigeant et difficile, personne ne protestera, et pour un anti-citadin forcené, terré dans une cabane de la Forêt-Noire, qui lèvera le petit doigt?

Mais laissons là les hypothèses gratuites sur les mobiles des chasseurs-de-nazis-en-manque-d’autodafés. Il est des cas qui, pour être bien plus pathologiques ressortissent du même souci et discréditent en eux-même toute tentative de diabolisation de Heidegger. C’est ainsi que certains théoriciens, supputant un sous-texte nazi dans les pages de Heidegger, imaginent que des groupes de gens “au parfum” se réunissent pour faire l’exégèse des Holzwege au lieu de lire Mein Kampf comme le tout-venant nazillon. Car voyez-vous, Heidegger était si intellectuellement supérieur qu’il a poursuivi après la Guerre la publication de ses ruminations, en prenant garde de voiler son nazisme sous une prose absconse.

Outre que l’hypothèse est absurde — des bouts de phrase surinterprétables sont éparpillés dans l’œuvre de Heidegger, mais où est la pensée articulée qu’un théoricien du nazisme aurait cachée et dont le corpus tiendrait sur plus qu’un papier à cigarette? — elle révèle surtout la schizophrénie de certains anti-nazis, qui voient partout la bête immonde: Comme leurs adversaires, ils fabriquent de toutes pièces une théorie du complot et suggèrent que le nazisme noyaute le corps des professeurs de philosophie, via les “heideggeriens”. Voilà qui rappelle un air trop bien connu: le Juif est l’Ennemi caché, l’Ennemi de l’intérieur, d’autant plus dangereux qu’il nous ressemble!

Pas plus que ceux qui veulent tout prouver par les Protocoles des Sages de Sion, nos spécialistes ne reculent pas devant le ridicule d’assertions toujours plus farfelues, étayées par une logique infalsifiable: La preuve du sous-texte de Heidegger, c’est que personne n’y a vu que du feu! Et à propos de feu, il faut savoir que c’est en commentant le poème de Hölderlin der Istercommençant par “Viens maintenant, feu!” que Heidegger lui-même a déclenché l’Holocauste. Si ma bonne dame, puisque «on» vous le dit!

Laissons.

Je n’ai qu’une chose à dire aux démembreurs de philosophes: Merci!

Merci de porter à l’attention du grand public un philosophe aussi vivifiant, aussi dérangeant, aussi brûlant que Martin Heidegger, qui sans vous resterait cantonné aux bancs des universités. Grâce à vous, grâce à Faye, grâce aux disciples illuminés que ses ratiocinations encouragent, et grâce à l’agitation due à l’outrance des insinuations, Heidegger gagne des lecteurs, ces temps-ci, des gens dangereux certainement, qui veulent vérifier par eux-même et vont se laisser contaminer. De futurs nazis n’en doutons pas!

Posted by fho at 21:45:19 | Permalink | Comments (1) »

Notre président

Ah il te plaît décidément pas du tout Sarko! Ben Ségolène ne me plaît pas vraiment non plus (des larmes et des “débats avec les partenaires sociaux” comme réponse à tous les problèmes; sinon rien de concret à proposer). Aucun autre des candidats n’était intéressant, d’ailleurs.

Sur les articles que tu nous envoies: Ils ne prêchent qu’aux convertis. Mais tu peux continuer a nourrir nos réflexions.

Cependant, celui qui attend de Sarkozy une amélioration de sa situation personnelle, 53% des français j’imagine, lit les choses autrement que toi (ou moi):
-le yacht: Avec ses relations, Sarkozy au moins ne pourra pas se cacher derrière l’excuse du “mur de l’argent”, comme Mitterrand en 1983, et devra tenir ses promesses.
-l’ego démesuré du personnage et son intransigeance: Ca s’appelle avoir de la volonté, ou du caractère, et comme disait Clemenceau, quand on a du caractère, on l’a mauvais!
-les étrangers malades renvoyés: Ben, faut bien les trouver quelque part les milliards d’exemption fiscale à distribuer aux forces vives de la nation, ceux qui assureront le sursaut de la France!

Pour redevenir plus sérieux, ce qui ne me plaît pas chez le personnage est ailleurs. C’est premièrement son discours permanent sur le mérite, avec à coté une diminution radicale des droits de succession. Parce qu’il y a ceux qui bossent et ceux qui héritent (beaucoup). Mérite aussi, certes, mais mérite des parents. Je veux bien m’accomoder du reliquat féodal que constitue l’héritage, mais en faire l’apologie quand on prétend défendre le mérite, c’est un comble!

Ensuite, sa critique sur les 35h. Outre que ça a été une mesure que le plus ultra-liberal n’aurait jamais osé faire passer (annualisation du temps de travail!), et dont Sarkozy devrait, s’il était sincère se réjouir publiquement, ce qui ne tient pas c’est sa critique de la thèse du “gâteau” à partager: Ah il n’y a pas de quantité de travail constante, c’est le travail qui crée le travail? Ben alors, pourquoi mettre les sans-papiers à la porte? Ils travaillent aussi, donc créent du travail non? Ne serait-ce pas pour laisser le travail aux français qu’on veut les renvoyer chez eux? Et derrière cette idée, tout de même, IL Y A BIEN l’idée d’une quantité de travail constante à effectuer, non? Alors, le gâteau existe dans un cas et pas dans l’autre?

Enfin, outre les délires sur Mai 68 responsable des parachutes en or, les dérapages sur les gènes des pédophiles et des criminels, ce qui me revolte, c’est le pétainisme du discours de Sarkozy, je prévois qu’il parlera bientôt des valeurs familiales. Travail et Patrie sont déjà à son répertoire. Citons-le:

Notre programme est de rendre à la France les forces qu’elle a perdues. Elle ne les retrouvera qu’en suivant les règles simples qui ont de tout temps assuré la vie, la santé et la prospérité des nations.
Nous ferons une France organisée (…) dans la justice pour tous. Dans tous les ordres, nous nous attacherons à créer des élites (..) sans autre considération que celle de leurs capacités et de leurs mérites. Le travail des Français est la ressource suprême de la patrie. Il doit être sacré. (…)
Pour notre société dévoyée, l’argent, trop souvent serviteur et instrument du mensonge, était un moyen de domination. Nous ne renonçons ni au moteur puissant qu’est le profit, ni aux réserves que l’épargne accumule. Mais la faveur ne distribuera plus de prébendes. Le gain restera la récompense du labeur et du risque. Dans la France refaite, l’argent ne sera que le salaire de l’effort.

Votre travail sera défendu.

Zut, je me suis trompé, c’est Petain 11 Juillet 1940. J’aurais dû m’en rendre compte. On ne dit plus “prébende” aujourd’hui mais “frais de conseil et communication”, ou juste “retour de faveur”.

Pour comparer avec les discours de Sarkozy, ou prévoir ce qu’il va dire: http://www.marechal-petain.com/page_message.htm

Une remarge démographique en passant, pour dire que personne de doit être surpris. Les 60 ans et +, ceux qui ont été élevés dans les valeurs pétainistes, ou du moins, dans une société pré-68 ont voté Sarkozy à une écrasante majorité. Il s’adresse donc à son public, et son public ce ne sont pas les jeunes actifs fils-de-rien ou des classes moyennes. Ce sont les vieux, et tout ceux qui en général ont déjà un beau bas-de-laine, qu’ils le doivent à leur fourberies, à leur parents, ou (il y en a) à leur talent. À qui il faut ajouter tous ceux dont la situation est si misérable que n’ayant rien à perdre, ils peuvent voter pour celui qui promet le mieux de secouer le cocotier. Sarkozy a battu Le Pen à ce jeu, ce coup-ci, mais il est assez clair que ni l’un ni l’autre n’a le soucis de relever de leur désespoir ceux qui ne sont à leurs yeux que des loosers.

Pour finir, quelque chose à porter au crédit de Sarkozy, et dont il ne se vante pas trop vu l’impopularité des méthodes employées, mais qui est une de ses vraies réussites — et quelle réussite! — contrairement aux chiffres sur la délinquance (voir: http://www.betapolitique.fr/spip.php?article0412 ) ou à ceux du chômage, qu’on attend encore. Sarkozy est le seul ministre de l’intérieur qui ait a son actif une baisse substantielle du nombre de tués sur les routes!

Sans rancunes Sarkozistes et Ségolènistes!

Posted by fho at 21:39:40 | Permalink | No Comments »