Monday, June 11, 2007

L’espéranto et son -isme

Quelques heures pour commencer à déchiffrer un texte…

Du temps que je n’avais pas d’autre soucis qu’étudier, la fantaisie m’a pris de jeter un œil aux langues artificielles. Ça s’inscrivait bien dans mes intérêts pour la linguistique, et complétait agréablement la lecture de la Recherche de la langue parfaite d’Umberto Eco, et d’autres ouvrages touchant à Leibniz. D’innombrables langues artificielles existent, aussi me suis-je la plupart du temps contenté d’une lecture superficielle de leur grammaire, assortie de quelques exemples de phrases venant en sus du canonique notre père.

Toutefois, il y a aussi cette langue fameuse, l’espéranto, dont la rumeur trottait dans ma tête depuis qu’un ami de mes parents l’avait évoquée, quand j’avais dix-douze ans. J’y ai consacré moins que le temps qu’il eût fallu; Tolstoï raconte qu’apprendre l’espéranto ne lui a coûté que deux heures. Il en faut bien plus pour le parler ou l’écrire, mais ma foi, pour commencer à déchiffrer les traductions d’Alice au pays des Merveilles et de la République de Platon, cela peut suffire.

Voilà donc une utopie qui tient ses promesses, pensais-je. Quelques années plus tard, je franchis le seuil d’un club d’espéranto, et très vite, je devins capable de le parler. Une utopie qui marche, oui, mais pas de miracle! Malgré ses qualités l’espéranto exige pour sa maîtrise un peu de travail tout de même. Du travail, certes, mais si peu par rapport à l’apprentissage de l’italien ou de l’espagnol, sans parler d’une langue morte, de l’allemand, de l’anglais, ou d’une langue non indo-européenne!

Eh bien, si l’espéranto est si facile, pourquoi personne ne le parle?

Belle question. Claude Piron, ex-traducteur de l’Organisation Mondiale de la Santé donne d’intéressantes réponses (et démonte savamment les critiques à l’encontre de cette langue). Je me permettrais d’avancer ma propre théorie.

Ce qui coince, ce n’est pas l’utopie (la langue universelle), ni une façon de la réaliser (l’espéranto) mais l’utop-isme (l’espérant-isme).

La langue espéranto est un outil, et il est en état de servir qui veut bien se donner la peine d’en lire le mode d’emploi. On trouve des cours d’espéranto partout sur le net. Mais cette langue est aussi l’incarnation d’une utopie qui a dégénéré en -isme. Les utopies sont dangereuses parce qu’il en sort des -ismes dont l’intransigeance justifie toutes les abominations, toutes les luttes au nom de la plus haute Vérité, toutes les guerres de religion, tous les procès de Moscou, et toutes les querelles fratricides entre chapelles d’extrême gauche, entre fractions écologistes, ou, en leur temps, entre les droites françaises, incapables former ensemble un parti.

Il y a dans le concept même de l’utopie un désir de pureté qui est déjà pathogène. La réalisation de l’utopie a une dimension désacralisante que les utop-istes ne peuvent guère supporter; une utopie qui prend corps quitte les sphères éthérées du monde des idées pour s’empesantir des souillures de notre monde. C’est pourquoi rendre possible, concrétisable, bref, incarner, instancier, hypostasier une utopie, appelez ça comme vous voudrez, cela touche au sacrilège, et partant, allume les plus vives passions.

Aussitôt que s’ouvre un chemin permettant de réaliser une utopie, des armées d’utop-istes se lèvent pour défendre leur chère vieille lune dans sa pureté la plus éclatante, sachant bien, ou feignant d’ignorer que cette pureté a pour prix le maintien de l’utopie dans le monde des idées. Ainsi, l’utop-iste a une peur panique de voir son utopie se réaliser, et fera tout ce qui est en son pouvoir pour, paradoxalement, empêcher cette réalisation. Un mécanisme de défense qui, en prime, justifie l’être-au-monde de l’utop-iste, qui n’aurait plus de raison d’être si son utopie venait à se concrétiser! Quelle soulagement pour les apparachiks, pendant des dizaines d’années, que de savoir la fin de l’Histoire toujours aussi lointaine, elle qui ferait d’eux des inutiles!

À vrai dire, la fascination pour la pureté de l’utopie va bloquer sa réalisation par un autre mécanisme que celui qui consiste à critiquer le sacrilège du concret. Pour défendre la pureté de leur utopie, les utop-iste vont rapidement devoir préciser en quoi cette pureté consiste, et là, croyez-moi, un autre démon sort de sa boîte: Le démon du détail, celui de la chicane et de l’ergoterie, qui fait qu’on se dispute encore aujourd’hui entre catholiques et orthodoxes à propos d’un mot, d’un seul petit mot comme «filioque». Dans ces débats tétrapilotomiques, tel le rayon solaire tombant sur le prisme, la belle utopie, qui était pure parce qu’unique, parce que faisant un avec l’Un, la pure utopie, la Vérité supérieure, va se diffracter en un arc-en-ciel d’utopies encore plus pures, encore plus vraies, encore plus intransigeantes, encore plus inconciliables entre elles et encore plus éloignées de toute réalisation possible.

Comment naquit l’espérant-isme, et comment il fit échouer une vraie possibilité de réaliser l’idée de langue universelle

L’événement qui fit muter l’utopie de la langue universelle en espérantisme stérile et muré dans son monde, propre à rebuter parfois les nouveaux adeptes, le schisme fondateur, le cataclysme cosmique, ce fut la constitution par le monde universitaire, de la délégation pour l’adoption d’une langue auxiliaire internationale dans la foulée de l’Exposition Universelle tenue à Paris en 1900.

Inutile de préciser que les espérantistes d’aujourd’hui disent pis que pendre de cet organisme, bien qu’il seraient officiellement ravis qu’une telle délégation se constituât de nos jours pour donner une caution scientifique sérieuse à leur cher idiome. Imaginez! Dans cette assemblée se côtoyaient des noms illustres, comme le chimiste Wilhelm Ostwald, le linguiste Otto Jespersen, ou le mathématicien et philosophe Louis Couturat, spécialiste du grand précurseur de Zamenhof quant à l’idée de langue universelle, Leibniz. Bref, la fine fleur de la science!

Ces beaux esprits siégèrent finalement au Collège de France en 1907 et conclurent que, décidément, la science au moins avait besoin d’un langage commun, que par ailleurs l’espéranto fournissait un excellent candidat, non exempt de critiques toutefois, et qu’il convenait de l’améliorer un peu.

Il n’en fallait pas moins pour qu’aussitôt des fondamentalistes poussent en chœur ce cri d’effroi: «Sainte horreur! Des hérétiques veulent toucher au Fundamento de Zamenhof!»

Ça y est, la division était semée, le capital — Hachette, avec ses droits exclusifs — poussait derrière l’espéranto orthodoxe, tandis que l’académie prônait un espéranto réformé, bientôt rebaptisé Ido, allant ainsi à l’encontre de la masse des disciples de Zamenhof, qui n’avaient pas attendu l’avis des savants, et de toute façon, n’entendaient pas s’en laisser compter.

Un beau gaspillage en vérité. La Délégation, émanation du corps universitaire international, rassemblant la crème de la science avait pourtant quelque légitimité pour débattre de la meilleure façon de réaliser l’utopie de Leibniz et de tant d’autres. Si elle eût été suivie, elle aurait pesé très sérieusement pour l’établissement d’un standard linguistique dans le domaine scientifique, et le dépassement de la malédiction de Babel, achevé dans le domaine du savoir aurait conquis le monde des affaires puis les autres sphères de l’activité humaine…

Mais laissons là ce doux rêve. La réalité est que les deux partis ont perdu.

D’abord, la querelle a enterré toute chance réelle de propager à moyen terme une langue universelle qui s’impose par la raison plutôt que par des rapports de force.

Ensuite, Les espérantistes se sont calfeutré dans leur ghetto linguistique, dans des positions jusqu’au-bout-istes, dans une haine de toute idée de réformette de leur langue — l’Académie Française est une sacrée bande d’anarchistes en comparaison —, et enseignent aux petits nouveaux un cathéchisme incroyablement révisioniste quant à cet épisode de la Délégation, où l’on veut croire que Couturat (et ses sbires Leau, de Beaufront, Jespersen) ont louvoyé et manigancé, tissant patiemment la trame de leur sombre complot pendant sept ans, avant de planter un coup de poignard dans le dos de Zamenhof en 1907.

Enfin la Délégation, non suivie, a péréclité, non sans jouer son rôle de prisme, donnant naissance à tout un foisonnement de langues plus parfaites plus excellentes et plus universelles, que cependant personne ne parlera jamais.

Posted by fho at 21:47:34
Comments

5 Responses to “L’espéranto et son -isme”

  1. s leroux says:

    Votre point de vue est intéressant sur le problème de la création de l’ido (voulu plus simple donc plus parfait), mais il est dommage que vous ne mentionnez pas que la langue

  2. mslagmu says:

    Je ne suis pas tout à faire d’accord avec ton analyse.
    Je pense que considérer que le fait d’avoir empêcher le développement de l’Ido a tué l’idéee d’une langue internationale, est fausse. Et ce pour plusieurs raisons :
    - Que se soit l’Ido ou l’Espéranto aucune de ces deux langues n’appartient à ses locuteurs. Chacun peut donc créer ce qu’il veut. Il faut juste préciser que lorsque qu’on fait une modification que la nouvelle langue n’est pas de l’espéranto. On ne peut donc pas dire que les espérantistes refusent les réformes. Car personne n’a interdit aux autres d’apprendre et de parler l’ido.
    - Aucune de ces nouvelles langues n’a atteint le succès de l’espéranto.
    Cela ne veut pas dire que l’espéranto est le meilleur de tous les projet, mais tout simplement qu’aucune des améliorations, aussi légitime soit elle, n’est suffisante pour remettre en question 130 ans d’histoire et de littérature. Au début du siècle la question a été tranchée, j’ignore si le choix qui a été fait, est le plus judicieux.Tout ce que je sais c’est qu’il est indispensable de clore le débat.
    - De plus l’Espéranto n’est pas un échec, car il retrouve une dynamique grâce notamment au net. Il n’y a jamais eu autant de locuteurs qu’aujourd’hui.
    Là où je suis d’accord avec toi, c’est dans ton analyse de l’Espérantiste moyen qui inconsciemment refuserait de promouvoir l’espéranto. On retrouve essentiellement cette tendance chez les Raumistes. Ceci dit ce n’est pas le cas de tout le monde.
    On peut citer des exemples contraires comme le parti EDE qui croit réellement aux chances de l’Eo et qui essaie d’y mettre les moyens nécessaires.

  3. bcordelier says:

    Bonjour
    Je trouve votre analyse particulièrement pertinente et dépassionnée. Que les espérantistes ne s’y retrouvent pas ne sera pas étonnant, vous en démont(r)ez le mécanisme. Leur posture est de type “scientiste”. Sauf qu’en matière de langue artificielle, s’arquebouter sur un corpus totalement intangible et définitif est une erreur fatale. C’est un peu comme si on continuait, dans le domaine des langages informatiques par exemple à considérer que le fortran ou le cobol seraient toujours, dans leur forme première, les sésames absolus. Inepte.
    Et 120 ans (et non 130) d’histoire et de littérature n’y changent rien. Certains continuent bien à écrire et s’amuser avec le latin de Cicéron (y compris sur le net) !

    Pour autant est-ce que l’idée d’une langue auxiliaire de communication est à jeter au panier ? Je ne crois pas, si d’autres postulats et surtout d’autres perceptions sont mis en avant. A ce titre, l’exemple du Kotava, s’appuyant principalement sur le monde non-occidental, est à prendre en considération.

  4. Anonymous says:

    Mais des faits et écrits historiques manquent dans cet article, un certains nombres de scientifiques ont écrit qu’ils avaient été trahis par certains et de plus l’ido est mort alors que l’espéranto à survecu. Donc les réformes proposées n’apportaient rien de plus. On pourrait se dire qu’il existait un -isme, mais un fait antérieur existe celle de la migration des volapukistes vers l’esperantie, car les réformes ou la plutot la nouvelle forme de langue construite apportait bien plus que le volapuk. Donc oui d’une certaine maniere cela a empeché la diffusion de la langue mais des tentatives postérieures ont été faites et pas l’exemple franai de 1926 du fait du coté nationaliste francais, un second echec s’en est suivi, et le temps faisant la langue perd à chaque fois une chance et ce qui repoduit en effet une perte de chance pour toute nouvelle langue construite posterieurement

    Bien à vous , esperantulo

  5. Anonymous says:

    , ” Mais des faits et écrits historiques manquent dans cet article, un certains nombres de scientifiques ont écrit qu’ils avaient été trahis par certains et de plus l’ido est mort alors que l’espéranto à survécu. “

    En effet les scientifiques en question ont été trahis par les espérantistes “fondamentalistes” d’alors, qui n’ont pas tenu leur promesse, et qui ont entrainé en même temps le créateur de l’Espéranto qui était, lui, favorable aux réformes proposées. Toute cette histoire est soigneusement cachée ou à peine évoquée dans tous les ouvrages en Espéranto qui ont trait à l’histoire de la langue. On vous fait même croire que l’Ido “est mort”, comme vous dites alors que le projet, ainsi que d’autres (par exemple Interlingua), sont encore vivant mais systématiquement dénigrés et affaiblis par la propagande espérantiste.

    ” Donc les réformes proposées n’apportaient rien de plus. “

    L’Ido EST l’Espéranto tel qu’il aurait dû être si les réformes avaient été acceptées par les espérant-istes. Un Espéranto à la fois plus simple et plus précis, plus souple et susceptible d’évoluer encore, comme toute langue digne de ce nom, alors que l’Espéranto reste figer à tout jamais dans la forme qu’il avait il y a plus de 100 ans. Seul quelques mots nouveau, qui font bien souvent double emploi avec des mots existants, apparaissent inévitablement car une langue doit évoluer avec sontemps pour survivre.

    ” On pourrait se dire qu’il existait un -isme, mais un fait antérieur existe celle de la migration des volapukistes vers l’esperantie, car les réformes ou la plutot la nouvelle forme de langue construite apportait bien plus que le volapuk. “

    Tout comme l’Ido apporte un plus à l’Espéranto, permet en tout cas plus de liberté dans l’expression. Constatations faites après 30 ans d’Espéranto et quelques mois d’Ido …

    L’Espérant-isme a fait beaucoup de mal aux autres projets de langue internationale construite, en les dénigrant systématiquement et en étouffant leur développement par une propagande mensongère (par exemple “Espéranto langue facile”, oui, au début mais plus qu’une autre langue construite). L’espérantisme ne fait pas de bien non plus à l’Espéranto lui-même lui interdisant d’évoluer ou de s’associer aux autres projets pour trouver ensemble la meilleure solution.

    Les trois projets viables sont pour le moment : l’Espéranto, l’Ido et l’Interlingua. Une étude sérieuse devrait être re-faite (“re” car elle avait déjà été faite il y a un siècle) pour déterminer le projet le plus apte à remplir les conditions d’une langue internationale occidentale dans un premier temps, sachant que la langue “universelle” n’existe pas.

    Cette langue a surtout besoin de pouvoir évoluer librement, comme toute langue naturelle, tout en gardant une certaine cohérence. Elle doit être facile à apprendre et suffisamment souple pour traduire les nuances des langues naturelles sans imposer les siennes. Il faut qu’elle soit le plus neutre possible, c’est-à-dire n’appartenant à aucune nation, même virtuelle (comme l’”Espérantie” par exemple), et aucune idéologie particulière (comme l’espérantisme et son “idée interne”).

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