L’assureur, le nouveau Léviathan
Naissance du Léviathan
Un jour, une brute épaisse terrorisa ses semblables, qui acceptèrent sa «protection». La brute épaisse devint un petit chef, ses voisins son «bon peuple», et les humains plus lointains des ennemis, qui en vinrent rapidement à s’organiser de la même façon, à savoir, en se blotissant sous les gros biceps d’un «protecteur». Cette forme politique devint héréditaire, avec de bonnes lois privilégiant l’aîné afin d’assurer la stabilité de la société. Il se trouva même des philosophes pour expliquer combien une telle organisation profitait finalement à tout le monde, et que l’existance d’un État, d’un Léviathan détenant le monopole de la violence était non seulement inévitable, mais également désirable.
Réjouissons-nous, l’humanité a progressé depuis, elle a inventé la démocratie, le gouvernement par le peuple pour le peuple, qui anéantit les derniers opposants du Léviathan, en rendant son monopole de la violence acceptable par tous.
Faiblesses de l’État politique moderne
Que la liberté d’opinion dont on fait tant de cas soit tout-à-fait insignifiante pour le commun des mortels — qui peut bêler tant qu’il voudra sans que personne ne l’entende jamais — et ne sert qu’à satisfaire l’ego de quelques journalistes, comme le remarquait déjà Karl Krauss avant-guerre, que la démocratie tourne à la farce quand se retrouve en finale des élections présidentielles un unique candidat éligible, contre un autre dont personne ne veut, jusques et y compris parmi ses propres électeurs, que le gouvernement une fois élu fasse autre chose que ce que le candidat avait promis, tout ceci sont des faiblesses bien comprises dont nous ne débattrons pas ici.
Que le gouvernement, ou plus exactement la branche législative voie son ordre du jour fixé par les dates-butoir décidées à Bruxelles (par nos ministres qui se gardent bien de rendre compte de leurs activités là-bas), et soit contrainte de «transposer les directives» souvent contraires aux désirs de l’électorat, cela non plus ne fera pas l’objet de longs développements.
Les media aux aguets
Nous ne gloserons pas plus longuement sur le pouvoir exorbitant des media, capables de faire gober à une majorité d’américains que l’Iraq produisait des armes de destruction massive et à une majorité de français que leur pays était le bienfaiteur de l’Afrique.
Les media, clairement, tentent, en vertu de cette loi infaillible qui fait que chaque organisation cherche à maximiser son pouvoir, à remplacer l’État défaillant, dans la construction de grands mythes susceptibles d’anesthésier le peuple, à défaut de conquérir son adhésion pleine et entière. Mais les media n’exerçant pas d’autre violence que symbolique, ils ne remplaceront jamais l’État.
Les multinationales et leurs actionnaires
Si les états lâchent la «gouvernance», ce sont les multinationales qui la reprennent, en dictant leur règles, en délocalisant depuis les zones pas assez «coopératives», j’allais dire «collaboratives», pour investir là où l’on est moins regardant. Ces multinationales elles-mêmes, cependant, sont aux mains de leurs actionnaires, qui maintiennent les membres des conseils d’administration sur un siège éjectable, en exigeant une progression du cours de l’action à la bourse de 15% l’an, que l’on n’atteint qu’en mettant le personnel à la rue et en pressurant les fournisseurs.
Qui sont-ils donc ces terribles actionnaires, inhumains pourfendeurs de tout «bon sens» dans leur exigences? De vilains capitalistes, suppôts des banques et autres groupes financiers, sans aucun doute. Mais c’est un peu court.
L’assureur entre en scène
Oui, l’assureur, l’assureur-vie, d’abord, celui qui va prêcher aux jeunes actifs que la retraite par répartition, ils peuvent bien se la carrer profond, et qu’ils feraient bien de «prévoir», c’est-à-dire de placer leurs économies sur un plan quelconque. Où croyez-vous que va tout cet argent? Oh, une partie sert à payer l’assureur; j’ai cependant la naïveté de croire que la plus grande partie va «en bourse», ajouter aux pressions pesant sur les multinationales.
Et commence à dicter des lois aux états…
Notez que l’assureur, pendant qu’il démarche les particuliers, met aussi sur la table des ministres, via le débat sur les retraites, la légitimation, que dis-je, l’obligation pour chacun de souscrire une assurance-retraite pour pallier les défaillances de l’État. Une réforme après l’autre viendra, qui réduira chaque fois un peu plus la part de la retraite par répartition, pour mieux faire gonfler celle de la retraite privée, souscrite chez un assureur.
…puis aux banques et aux entreprises!
Qu’elles s’en rejouïssent ou non, les entreprises ont besoin de crédits, qu’elles vont chercher, le plus souvent, chez les banques. Mais, heh, les banques n’avancent leurs sous que si c’est sans risque pour elles. Conclusion, elles assurent leur crédit auprès d’un spécialiste du risque, d’un assureur, donc. Et devinez quoi, l’assureur, lui, ne couvrira les banques que s’il a des garanties que l’opération est sans risques. Mais comment savoir si quelque chose est sans risque?
Basel II! Un jour les assureurs ont organisé une grande conférence, définissant les «bonnes pratiques», entendez les pratiques sans risques. Basel II est un codex décrivant minutieusement tout ce qu’une entreprise doit faire pour être conforme. Cela suppose dans toutes les entreprises petites ou grandes des changements profonds dans tous les domaines, par exemple une révision de fond en comble des systèmes informatiques!
Ce document a bien force de loi, car son non-respect est puni sévèrement: Pas conforme? Pas de crédit! Pas de crédit? Pas d’investissement! Pas d’investissement? Pas de croissance, la boîte végète et finit par mettre la clé sous la porte.
Le nouveau léviathan et son bon peuple
Oui, l’assureur joue ce rôle, longtemps dévolu à l’État. Sa violence reste confinée au monde financier, certes. Mais ce monde régit tout les autres acteurs. De fait l’assureur est capable de transformer la réalité à ses désirs, passant au dessus des autres pouvoirs, et avec une légitimité populaire nulle.
Qui parle ici du peuple? Quelle idée! Laisser la parole au peuple! Mais bonnes gens, l’assureur ne veut que votre bien!
Souvenez-vous du temps où vous trouviez dans tous les cafés des boîtes d’allumettes dont on pouvait gratter le bout soufré sur toutes les surfaces? Soyez heureux! Maintenant vous ne trouvez plus que des allumettes de sûreté, qui ne s’allument que si on les gratte sur la surface brune de la boîte d’allumette! Voilà! Combien d’incendies évité dans vos maisons! Hein bon peuple?! Et comment croyez-vous que les allumettes dangereuses aient disparues? Simple, on explique aux cafés, aux transporteurs, aux droguistes que non, rien n’est assurable tant qu’elles sont là.
Idem pour vos voitures, bon peuple! Croyez vous qu’il y aurait des air bags partout si nous autres assureurs n’en avions pas assez de payer des fortunes de chirurgie esthétique à tous les accidentés?
Allons bon peuple, pour votre bien et le nôtre, «collaborons». Vous êtes vous même des assurés, d’une façon ou d’une autre. Ce qui est bon pour nous est bon pour vous aussi! Si vous collaborez, promis, nous n’augmenterons pas les impôts, euh, les primes cette année.