Friday, January 11, 2008

Héritage, un reliquat féodal

Dans les premiers siècles qui ont suivi la Révolution Française, un reliquat d’Ancien Régime parvint à se maintenir jusqu’à nos jours, survivant même à la tempête de mai 68, je veux parler de l’héritage. Cette institution garantit à ceux qui se sont donnés la peine de naître (riches) qu’ils mèneront une existence confortable, et que leurs progéniture en fera autant.

Le parallèle avec les dynasties aristocratiques est patent : Un lointain ancêtre se taille une position par quelques «mérites» et, les deux oreilles calées sur de mols oreillers, une lignée de descendants en tire les bénéfices. La différence par contre, entre l’aristocratie féodale d’alors et l’aristocratie pécuniaire d’aujourd’hui est plus subtile : La première aristocratie avait pour raison d’être la défense du pays par les armes, on l’a éliminée. La seconde a été maintenue, bien qu’elle n’apporte qu’un maigre bénéfice à la société. Elle peut bien prétendre défendre le patrimoine de la Nation contre les prédateurs étrangers ; en vérité, personne ne s’en laisse conter, le Capital n’ayant pas de patrie, hormis les paradis fiscaux bien entendu.

En ces temps où le mot «réforme» est répété sans relâche, je propose donc de parachever le travail de la Révolution, et de guillotiner l’héritage.

… que tous les partis supprimeraient, …

Cette proposition devrait je crois contenter tout l’échiquer politique.

Pour l’extrême-gauche, elle réduit les inégalités de patrimoine à la naissance, ce qui est un pas important dans la réduction des inégalités tout court : La proposition anéantit d’un coup de baguette magique la mécanique essentielle de perpétuation des inégalités.

Pour la gauche réformiste, voilà une façon de changer la vie sans faire la Révolution : Privés de l’héritage tant attendu, nombre de «fils de» sont mis sur la touche, libérant autant de places dans les couches socio-professionnelles supérieures : Un appel d’air bienvenu, propre à remettre en marche le fameux «ascenseur social», en panne depuis que la croissance économique n’est plus ce qu’elle étaient après la Guerre.

Pour tous ceux qui ont foi dans le marché, tant à gauche qu’à droite, j’arguerais que la réforme proposée permettrait de décupler l’efficacité de ce dernier, racrochant notre société au «train du progrès» et de la «croissance». Un problème des marchés financiers et immobiliers est leur manque de liquidité : Les particuliers fortunés restent assis sur leur trésors et ne proposent jamais leurs actifs à la vente. Or que se passerait-il dans notre monde sans héritage lorsque meure une des grandes fortunes du pays ? Ses liquidités iraient au fisc, ainsi que ses titres et ses actifs immobiliers, et ce dernier revendrait prudemment tout cela, prenant soin de ne pas faire effondrer les cours : Résultat, les marchés à bulles, l’immobilier et la bourse seraient réapprovisionnés en permanence par les possessions des morts, ils deviendraient plus liquides, donc plus efficaces !

Pour la droite libérale, celle qui peste contre le «trop d’État» et le «trop d’impôts», l’élimination de l’héritage ne saurait avoir que des charmes, car tout ce que le fisc récupèrerait en dépouillant les morts, il ne serait plus obligé de le prendre aux vivants ! Voilà une réforme à mener de front avec une mise à plat des régimes d’imposition : Moins d’impôts pour les vivants, ça soulage les «forces vives» (au sens propre!) de la nation et donne un coup de fouet extraordinaire à notre économie !

Pour la droite conservatrice, enfin, cette réforme va indubitablement dans le sens de ses prêches sur la richesse comme produit du «travail opiniâtre», de la «compétition» et du «mérite» : Pour que la vie récompense les meilleurs, il faut briser les «corporatismes» et les «rigidités», supprimer les «privilèges» indus dont profite actuellement une minorité d’individus. La compétition en sera plus équitable, et ce seront vraiment les meilleurs plutôt que les mieux nés que la fortune récompensera. La fin du privilège de l’héritage libèrera les énergies des plus méritants, qui sauront que leurs efforts ne seront pas payés par le dédain et la morgue des rentiers. Enfin notre société, remise en en ordre, donnera à nouveau les bonnes incitations !

La droite nationale, quant à elle, conviendra qu’une réforme qui fait des français un peuple encore plus dynamique et travailleur qu’il ne l’est déjà est bonne à prendre : Car les immigrés peu méritants se retrouveront rapidement disqualifiés, et les candidats à l’immigration réviseront vite leurs plans en voyant les efforts auxquels il faut consentir pour vivre en France. Seuls ceux qui souscrivent pleinement aux dures et hautes exigences de nos valeurs et de notre éthique viendront. Notre nation pourra s’ennorgueillir d’offrir généreusement l’émancipation civilisatrice à ces hommes méritoires.

…s’ils étaient honnêtes quant à leurs professions de foi.

Réflechissant à ce large consensus politique en faveur d’une nouvelle abolition des privilèges, je me demande bien pourquoi aucun parti ne la réclame.

Mon intuition est que tous nos partis, chacun dans un certain sens, sont extrêmement conservateurs quel que soit leur discours par ailleurs.

L’extrême-gauche ne veut pas d’une réforme, elle veut la Révolution, mais sait pertinemment que les français n’en veulent pas; elle est donc pour l’immobilisme.

La gauche parle d’ascenseur social. Mais elle a depuis longtemps un électorat débordant largement vers le haut de la classe moyenne (qu’on se souvienne du tollé provoqué par François Hollande affirmant qu’on est riche à partir de 4000 euros par mois!), or pour que l’ascenseur social marche, il faut aussi que le «descenseur» social fonctionne, qu’il se libère des places en haut, et cela on ne peut pas le dire, ni le faire avaler aux classes moyennes supérieures.

La droite libérale n’entend pas non plus faire fonctionner un descenseur social, puisque tout n’est que progrès pour elle : Pas de descenseur, donc pas de suppression de l’héritage, car sans héritage, comment les fils des meilleurs pourraient-ils maintenir leur niveau social ?

Enfin, la droite conservatrice et la droite nationale sont conservatrices par définition, et n’envisagerons jamais d’examiner cette idée de réforme.

Ce double tour d’horizon polique enseigne à se défier quelque peu des discours politiques. La société française se complait dans un consensus défendant l’héritage, mais dans le même temps, ses représentants politiques développent des points de vues en totale contradiction avec ledit consensus. S’en rendent-il seulement compte ? Et ceux qui les écoutent ?

Tout bien considéré pourtant, nous n’avons que ce que nous méritons, et le corps politique nous tient les discours que nous voulons entendre.

C’est ainsi que la démocratie, construite sur l’abolition des privilèges votée la nuit du 4 août 1789 continue de pérorer sur les «privilèges» exorbitants dont profite la «corporation» des fonctionnaires, plutôt que, fière de sa tradition, poursuivre l’abolition des vrais privilèges, ceux liés à la naissance, en supprimant l’héritage, avantage exorbitant lié au fait d’être né rentier. Euh pardon, investisseur je voulais dire.

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Wednesday, January 2, 2008

les petits génies de wikipédia

Pourquoi les enfants sont à l’aise avec les nouvelles technologies

Les enfants n’en sont pas forcément conscients, mais à moins d’être des gosses de riches occupés constamment à soigner leur sociabilité future par un emploi du temps de ministre (théâtre, solfège, cathéchisme, piano, judo, gym, équitation etc), ils disposent d’une réserve de temps libre qui laisse sans voix le commun des adultes, assujetti à l’obligation d’assumer sa propre subsistance, obligation qui prive la plupart d’entre nous d’environ trente-cinq heures (au bas mot!) toutes les semaines.

Avec tout ce temps libre, il ne faut pas être trop surpris de voir les gamins se comporter comme des petits génies des technologies modernes, voire comme les initiateurs de leurs parents sur ces questions: Tandis que les adultes se coltinent leur boulot, les travaux domestiques et l’éducation de leur progéniture ils ne peuvent pas dans le même temps investir quatre heures par jour pour acquérir les savoirs indispensables à tout homo sapiens moderne: vivre une second vie, changer la sonnerie du portable tous les jours, connaître toutes les rumeurs de la blogosphère et les propager, expérimenter les trucs pour gagner à C&C et tout en maintenant sa musicothèque à jour des tubes du moment.

Les vieux sont donc condamnés à paraître incultes aux yeux de leurs enfants et à s’extasier devant leurs talents. Oh, rien de vraiment nouveau là-dedans, direz-vous, seules les technologies ont évolué, et les parents actuels sont finalement dans la même situation que les parents d’il y a vingt-cinq ans ou d’il y a cinquante ans…

Depuis quand les adultes sont-ils dépassés?

D’abord, on ne peut pas remonter le temps trop loin de cette façon. Il n’y a pas si longtemps que cela que les enfants des pays développés ont autant de temps pour eux. Ensuite, les adultes se sont longtemps réservé les technologies. Les premiers trains électriques, les premières télés et voitures téléguidées étaient les jouets du papa qui initiait son gamin. Mais passé ce cap, le gamin ne pouvait rien découvrir de neuf avec ces jouets, sauf à les démonter peut-être, pour tenter de comprendre comment ça marche et comment en faire autre chose, comment les transformer en fonction de leur imagination. Bien peu de gamins ont dû s’y risquer, de peur de se prendre une râclée quand le père verrait que «son» jouet a été cassé…

On peut dire que cette situation traditionnelle perdure jusqu’à l’apparition des premiers ordinateurs programmables. D’une part, ces nouveaux jouets offrent une panoplie d’usages qui rend risibles les jouets d’avant, tous mono-usage. Ensuite, ces nouveaux jouets ouvrent aux enfants la possibilité de donner une «réalité» à leur imagination: Là, passé la phase d’apprentissage en compagnie d’un adulte, l’enfant peut faire d’autres choses que ce qu’on lui a montré, et mieux, il peut faire ce que les enfants avant lui ne pouvaient pas faire, il rend «tangible» son imagination et peut enfin la montrer à l’adulte!

Avoir une imagination débordante est le fait de tous les enfants, depuis toujours; pourtant, les adultes ont une tendance irrépressible à refuser d’«entrer dans le jeu», à refuser de voir les fées et les monstres. Les enfants ont toujours reconstruit une réalité «derrière» ou «autour» de leurs jouets, mais ce n’est qu’avec l’ordinateur qu’ils peuvent forcer les adultes à entrer dans le jeu. Et cela marche d’autant mieux que l’enfant fait la démonstration de cette réalité seconde sur l’outil des adultes! Rien à voire avec le dessin, donc, l’ancienne façon pour les enfants de représenter leur imagination, mais que peu d’adultes pratiquent et qu’il regardent le plus souvent avec suffisance.

Là où quelques années plus tôt, ils n’auraient vu qu’un gamin perdu dans ses rêveries, parents et éducateurs ne peuvent retenir leur admiration: «Ô le petit génie!». Notons cependant que les enfants qui se confrontent à ces nouveaux jouets et parviennent à faire toucher du doigt leur imagination ont tout de même fourni un travail dépassant largement le travail de l’imagination laissée à elle-même, dans un vagabondage sans limites ni contraintes; programmer ses jeux, créer de nouveaux niveaux, définir son personnage c’est bien souvent un véritable travail, qui demande soin, patience, concentration, et force l’enfant à articuler très précisément sa pensée. Après tout, cela peut réellement justifier une certaine admiration, surtout de la part d’adultes qui n’ont pas la même obstination que leurs enfants.

On voit donc que certains mômes des années 80-90 sont devenus des «génies» grâce au monde ouvert par l’ordinateur et les jeux électroniques. Adultes, tremblez! Certains enfants d’aujourd’hui risquent de devenir encore plus géniaux!

Pourquoi les petits génies à venir seront encore plus stupéfiants

Considérons la curiosité des enfants: Illimitée! Dans ces conditions, quel enfant n’a pas été frustré un jour ou l’autre par les insuffisances des adultes, leur indisponibilité, ou les manques de la documention consultable à la bibliothèque de l’école, maintenue dans un état d’indigence par soucis pédagogique ou pécunier? Et bien cette frustration est finie! Internet en effet est un outil miracle pour les chères têtes blondes travaillées dans leur désœuvrement par le démon de la curiosité: Les curiosités frustrées ne sont plus! Si un gamin de neuf ans se prend de passion pour n’importe quel sujet, il peut via Wikipedia et d’autres sites se constituer un bagage culturel avec lequel il pourra facilement se mesurer à ses instituteurs et plus tard professeurs.

Oh, je sais, accumuler le savoir ne suffit pas — pour faire plaisir à Sarkozy: puisque nous vivons dans un monde dominé par les héritiers de 68, qui ont dénigré le savoir! — et les enseignants continueront d’avoir la main, heureusement d’ailleurs, eux qui savent quoi faire de leur savoir, sont capables de le mettre en perspective, et de l’inscrire en relation avec d’autres savoirs. Mais ne doutons pas que des enfants qui ont pu satisfaire grâce au net leur appétit de savoir, devenant adultes et apprenant à mettre une telle érudition au service de leur intelligence susciteront eux aussi l’émerveillement.

Que les desespérés de l’ascenseur social se rassurent: De tels enfants seront forcément issus de classes modestes, car devenir un génie prend du temps, dont le sempiternel cathé-piano-judo prive cruellement les camarades d’école mieux nés.

Je prévois donc l’apparition de toute une pléïade de petites Hypathies, de petits Avicennes et autres Pic de la Mirandole en culottes courtes. Peut-être sont-ils déjà là d’ailleurs. Internet est assez vieux pour que les petits génies qu’il engendre soient déjà parmi nous!

Posted by fho at 21:09:24 | Permalink | No Comments »