Héritage, un reliquat féodal
Le parallèle avec les dynasties aristocratiques est patent : Un lointain ancêtre se taille une position par quelques «mérites» et, les deux oreilles calées sur de mols oreillers, une lignée de descendants en tire les bénéfices. La différence par contre, entre l’aristocratie féodale d’alors et l’aristocratie pécuniaire d’aujourd’hui est plus subtile : La première aristocratie avait pour raison d’être la défense du pays par les armes, on l’a éliminée. La seconde a été maintenue, bien qu’elle n’apporte qu’un maigre bénéfice à la société. Elle peut bien prétendre défendre le patrimoine de la Nation contre les prédateurs étrangers ; en vérité, personne ne s’en laisse conter, le Capital n’ayant pas de patrie, hormis les paradis fiscaux bien entendu.
En ces temps où le mot «réforme» est répété sans relâche, je propose donc de parachever le travail de la Révolution, et de guillotiner l’héritage.
… que tous les partis supprimeraient, …
Cette proposition devrait je crois contenter tout l’échiquer politique.
Pour l’extrême-gauche, elle réduit les inégalités de patrimoine à la naissance, ce qui est un pas important dans la réduction des inégalités tout court : La proposition anéantit d’un coup de baguette magique la mécanique essentielle de perpétuation des inégalités.
Pour la gauche réformiste, voilà une façon de changer la vie sans faire la Révolution : Privés de l’héritage tant attendu, nombre de «fils de» sont mis sur la touche, libérant autant de places dans les couches socio-professionnelles supérieures : Un appel d’air bienvenu, propre à remettre en marche le fameux «ascenseur social», en panne depuis que la croissance économique n’est plus ce qu’elle étaient après la Guerre.
Pour tous ceux qui ont foi dans le marché, tant à gauche qu’à droite, j’arguerais que la réforme proposée permettrait de décupler l’efficacité de ce dernier, racrochant notre société au «train du progrès» et de la «croissance». Un problème des marchés financiers et immobiliers est leur manque de liquidité : Les particuliers fortunés restent assis sur leur trésors et ne proposent jamais leurs actifs à la vente. Or que se passerait-il dans notre monde sans héritage lorsque meure une des grandes fortunes du pays ? Ses liquidités iraient au fisc, ainsi que ses titres et ses actifs immobiliers, et ce dernier revendrait prudemment tout cela, prenant soin de ne pas faire effondrer les cours : Résultat, les marchés à bulles, l’immobilier et la bourse seraient réapprovisionnés en permanence par les possessions des morts, ils deviendraient plus liquides, donc plus efficaces !
Pour la droite libérale, celle qui peste contre le «trop d’État» et le «trop d’impôts», l’élimination de l’héritage ne saurait avoir que des charmes, car tout ce que le fisc récupèrerait en dépouillant les morts, il ne serait plus obligé de le prendre aux vivants ! Voilà une réforme à mener de front avec une mise à plat des régimes d’imposition : Moins d’impôts pour les vivants, ça soulage les «forces vives» (au sens propre!) de la nation et donne un coup de fouet extraordinaire à notre économie !
Pour la droite conservatrice, enfin, cette réforme va indubitablement dans le sens de ses prêches sur la richesse comme produit du «travail opiniâtre», de la «compétition» et du «mérite» : Pour que la vie récompense les meilleurs, il faut briser les «corporatismes» et les «rigidités», supprimer les «privilèges» indus dont profite actuellement une minorité d’individus. La compétition en sera plus équitable, et ce seront vraiment les meilleurs plutôt que les mieux nés que la fortune récompensera. La fin du privilège de l’héritage libèrera les énergies des plus méritants, qui sauront que leurs efforts ne seront pas payés par le dédain et la morgue des rentiers. Enfin notre société, remise en en ordre, donnera à nouveau les bonnes incitations !
La droite nationale, quant à elle, conviendra qu’une réforme qui fait des français un peuple encore plus dynamique et travailleur qu’il ne l’est déjà est bonne à prendre : Car les immigrés peu méritants se retrouveront rapidement disqualifiés, et les candidats à l’immigration réviseront vite leurs plans en voyant les efforts auxquels il faut consentir pour vivre en France. Seuls ceux qui souscrivent pleinement aux dures et hautes exigences de nos valeurs et de notre éthique viendront. Notre nation pourra s’ennorgueillir d’offrir généreusement l’émancipation civilisatrice à ces hommes méritoires.
…s’ils étaient honnêtes quant à leurs professions de foi.
Réflechissant à ce large consensus politique en faveur d’une nouvelle abolition des privilèges, je me demande bien pourquoi aucun parti ne la réclame.
Mon intuition est que tous nos partis, chacun dans un certain sens, sont extrêmement conservateurs quel que soit leur discours par ailleurs.
L’extrême-gauche ne veut pas d’une réforme, elle veut la Révolution, mais sait pertinemment que les français n’en veulent pas; elle est donc pour l’immobilisme.
La gauche parle d’ascenseur social. Mais elle a depuis longtemps un électorat débordant largement vers le haut de la classe moyenne (qu’on se souvienne du tollé provoqué par François Hollande affirmant qu’on est riche à partir de 4000 euros par mois!), or pour que l’ascenseur social marche, il faut aussi que le «descenseur» social fonctionne, qu’il se libère des places en haut, et cela on ne peut pas le dire, ni le faire avaler aux classes moyennes supérieures.
La droite libérale n’entend pas non plus faire fonctionner un descenseur social, puisque tout n’est que progrès pour elle : Pas de descenseur, donc pas de suppression de l’héritage, car sans héritage, comment les fils des meilleurs pourraient-ils maintenir leur niveau social ?
Enfin, la droite conservatrice et la droite nationale sont conservatrices par définition, et n’envisagerons jamais d’examiner cette idée de réforme.
Ce double tour d’horizon polique enseigne à se défier quelque peu des discours politiques. La société française se complait dans un consensus défendant l’héritage, mais dans le même temps, ses représentants politiques développent des points de vues en totale contradiction avec ledit consensus. S’en rendent-il seulement compte ? Et ceux qui les écoutent ?
Tout bien considéré pourtant, nous n’avons que ce que nous méritons, et le corps politique nous tient les discours que nous voulons entendre.
C’est ainsi que la démocratie, construite sur l’abolition des privilèges votée la nuit du 4 août 1789 continue de pérorer sur les «privilèges» exorbitants dont profite la «corporation» des fonctionnaires, plutôt que, fière de sa tradition, poursuivre l’abolition des vrais privilèges, ceux liés à la naissance, en supprimant l’héritage, avantage exorbitant lié au fait d’être né rentier. Euh pardon, investisseur je voulais dire.