Euro, monnaies et inflation
Débats à courte vue
«
— L’euro fort pénalise nos exportations !
— Mais n’importe quoi l’Allemagne avec le même euro se porte très bien !
— Certes, mais sa structure industrielle est totalement différente voyons ! D’ailleurs l’euro bon pour l’Allemagne, mauvais pour l’Italie et la France prouve que ce lit de Procuste qu’est la monnaie unique est une mauvaise idée !
— Oui mais un franc bon pour Paris et mauvais pour l’Aveyron serait-il meilleur ?
»
Propos simplistes tenus par les hommes politiques et les éditorialistes.
Bien sûr avoir une monnaie forte pénalise nos exportations ; bien sûr aussi, de nombreux états jouent la dévaluation compétitive soit explicitement, comme la France le faisait avant l’euro, soit implicitement, en laissant leur monnaie filer, comme les États-Unis aujourd’hui ; bien sûr utiliser une monnaie assise sur une économie plus large est un facteur de stabilité ; bien sûr, on aura toujours des mécontents, à commencer par les hommes politiques, avides de marges de manœuvre fussent-elles illusoires, prêts à offrir aux électeurs un rebond «comptable», à rembourser plus tard sous forme d’inflation. Discuter tout cela est une perte de temps.
Mécanisme de l’inflation
Imaginons un monde clos (la planète du XXIème Siècle, l’Allemagne des années Vingt, l’Europe du XVIème siècle), avec une seule monnaie. Pour faire simple, la somme des prix proposés correspond à la quantité d’argent en circulation. On peut débattre sur la nature de cette correspondance (égalité, proportionnalité, affinité, fonction quadratique etc.), mais une chose semble certaine, appuyée par des siècles d’expérience économique : Lorsque la monnaie en circulation augmente (parce qu’on ramène du Nouveau-Monde des quantités d’or, parce que le gouvernment fait tourner la planche à billets pour payer des «Réparations de Guerre» au voisin, parce que les banques accordent crédit sur crédit), les vendeurs voyant «qu’il y a de l’argent à ramasser» augmentent leurs prix, se sentent soudain plus riches, avant de réaliser que leur bénéfice hors inflation n’a pas bougé d’un iota.
L’augmentation de la quantité de monnaie ne change fondamentalement rien hormis les prix. Tout au plus suscite-t-elle un certain désordre, qui profite aux petits malins qui ont pu se prémunir contre l’inflation. Mais gare lorsque le jeu de la création monétaire dérape, le désordre devient pagaille indescriptible et l’inflation explose. Personne, je crois, ne souhaite ce résultat : On voit donc que le laxisme monétaire est un jeu dangereux.
Banques et banques centrales
Reprenons notre système fermé, la planète, où l’essentiel de la monnaie est produite par le crédit accordé par les banques (l’argent de nos jours est très rarement métallique, rarement imprimé, et le plus souvent un simple jeu d’écriture informatique). À cette monnaie créée par les banques correspond au final de la monnaie créée par les banques centrales. Si ces dernières «mènent une politique de fermeté» les banques ont du mal à trouver des emprunteurs, il y a peu de création monétaire et donc peu d’inflation. Si au contraire les banques centrales décident toutes, pour les raisons que monsieur Chevènement au d’autres sauront exposer mieux que moi, de mener une politique «d’encouragement de la croissance» en baissant leurs taux, les banques accordent des crédits à bas prix, il y a création monétaire excessive, et l’inflation démarre.
C’est malheureusement la situation dans laquelle nous sommes depuis la fin de la «bulle internet» pour les autorités monétaires des grandes zones économiques : Les banques centrales chinoise et japonaise jouent explicitement la monnaie faible pour des raisons de compétitivité. La Réserve Fédérale américaine joue les taux bas également pour sauver l’économie réelle des soubresauts perpétuels de la finance, et surprise, la Banque Centrale Européene, réputée orthodoxe, rigide, «continuant la politique du deutschmark» etc., joue aussi la croissance monétaire (aller voir un peu la croissance de la monnaie en circulation ces dernières années, plus de 5% par an depuis 2005, plus de 11% depuis juin 2007) !
On peut bien expliquer l’inflation actuelle par les chinois devenus depuis peu buveurs de pétrole et mangeurs de beurre, il n’en demeure pas moins qu’au niveau mondial, il y a inflation. Et si chacune des grandes économie veut tirer encore plus court que la concurrence et produire encore plus de monnaie, l’inflation actuelle paraîtra bientôt fort modérée.
Bref, au petit jeu de la dévaluation compétitive, personne ne gagne, pas même un peu, et tout le monde risque de perdre, potentiellement beaucoup.
Le salut par les taux de changes
Imaginons un instant que toutes ces «monnaies de singes», simples artefacts numériques ne se soient pas complètement équivalentes, car soumises à des taux de change flottants : Les monnaies dont l’expansion est la plus modérée s’apprécient par rapport aux autres monnaies. C’est le cas de l’euro en ce moment. Ou du dollar ; Australien, néo-zélandais ou du canadien, s’entend !
Nous somme certes dans un monde soumis à une croissance monétaire irresponsable, cependant notre monnaie se déprécie un peu moins que d’autres. Réjouissons-nous ! L’inflation mondiale nous assaille, celle liée à notre propre expansion monétaire aussi, où serions-nous si nous voulions une monnaie plus faible que le dollar afin de «doper notre croissance pour soutenir l’emploi» ?
Et bien l’inflation sauterait allègrement au dessus des cinq pour cent, comme c’est le cas en Chine (avec d’autres facteurs aggravants, j’en conviens) et comme ce sera le cas au USA lorsque le nouveau président entrera en fonction. Nos concurrents de la «zone dollar» auront profité un an de taux de changes favorables, avant que l’économie ne s’adapte, comme par le passé : En mai 2006, frôlant 1,30$, l’euro était surévalué, en mai 2007, à 1,35$ non. Un an de dollar au taux de change actuel et Lexus, Boeing ou Westinghouse seront contraints de monter leurs prix en dollar au niveau des prix de BMW, d’Airbus ou d’Areva. En fait, laisser-faire règle le problème aussi vite qu’intervenir pour déprécier l’euro, et présente l’avantage majeur de ne pas attiser l’inflation.
Le problème n’est pas le niveau des taux de change, le problème est la «brutalité» de leur mouvements, pour parler comme M. Trichet.