Wednesday, April 15, 2009

Les français champions d’Europe d’économie!

Et malgré tout on relève, dans la presse dite de qualité, des passages comme le suivant, qui faisait suite à un exposé sur le thème «la seule sortie c’est la croissance»:

«N’importe quel élève de troisième comprendrait cela.  Mais en France on a décidé de parler le moins possible d’économie, au collège comme au lycée.  Sans doute parce que les professeurs jugent cette matière inutile et vulgaire.»

Yves de Kerdrel, Chronique, dans le Figaro du 14 avril 2009.

Trois phrases, à reprendre l’une après l’autre.

«N’importe quel élève de troisième comprendrait cela»

L’article cité ressortit au «texte d’opinion». La loi du genre —comme celle de ce blog— est de convaincre. Dans le monde que m’ont enseigné mes professeurs de sciences, convaincre se fait par l’enchaînement précis et rigoureux d’arguments pointus. Hélàs, ce qui convainc les mathématiciens —ou quiconque pour qui l’imprécision dans l’expression est fatale: juristes, informaticiens… —ne persuade que peu de monde. On convainc bien plutôt par la rhétorique et les méthodes de la com’, cet autre mot pour manipulation.

Le ton parfaitement condescendant employé ici vis-à-vis de quiconque s’aviserait de penser autrement que l’auteur relève directement de la manipulation. Une manipulation entièrement invisible, sauf si l’on prend le temps de s’y arrêter.  Mais qui a encore le temps de s’arrêter pour disséquer un peu les articles de journaux ?

Outre que le stress anéantit la pensée individuelle, la remplaçant par un pré-pensé, livré par la presse et les media, et nous empêche objectivement de repérer les manipulations, il est à craindre qu’à l’avenir, même le citoyen prenant le temps de la réflexion et passé par les bancs de nos écoles soit livré pieds et poings liés aux spin doctors: Maintenant que l’on s’étonne en haut lieu que La princesse de Clèves soit une lecture obligatoire pour des futurs fonctionnaires —qui ne sont que des robots idiots et dociles derrière leur guichets— les temps où nos lettres françaises sont encore enseignées sont comptés. Or les cours de littérature, encore dispensés dans les lycées, pour inutiles qu’ils soient (selon les économistes et les Présidents de la Républiques), fournissent à chacun les armes intellectuelles permettant de se défendre contre les manoeuvres de propagande grossières.

Que dit de Kerdrel? Quelque chose du genre: «cher lecteur, t’es plus intelligent qu’un élève de troisième non? Alors tu ne peut que penser comme moi». Nulle logique, juste un appel à l’orgueil du lecteur, permettant de diriger sa pensée vers le point de vue souhaité, et accessoirement, un dénigrement des positions autres que celles de l’auteur.

On notera par ailleurs que la tournure est fort condescendante aussi vis-à-vis des élèves de troisième et de tous ceux qui ne sont jamais allés en troisième ou n’y iront jamais. De Kerdrel peut se le permettre vu qu’ils ne sont pas le coeur de cible marketing du Figaro. C’est dans la droite ligne de l’idée que la réussite se mérite, et qu’inversment le manque de succès est le résultat de la paresse. «Z’aviez qu’à être bons et vous remuer le train bande de nazes, si vous vouliez pas rester des larves toute votre vie», en gros. Bien entendu je force le trait, ce qui constitue aussi une façon déloyale de dénigrer le dénigreur.

«Mais en France on a décidé de parler le moins possible d’économie, au collège comme au lycée»

Après la phrase sur les élèves de troisième, on doit comprendre que les français sont nuls en économie, puisqu’ils ne comprennent pas ce que même un élève de troisième comprendrait. Je crois là qu’il ne faut pas prendre nos concitoyens pour plus idiots qu’ils ne sont.

À force d’être pris de haut par des «experts» ayant pignon sur media, ils finissent par se laisser convaincre qu’ils sont nuls en économie. Une étude de BVA faite pour l’Expansion souligne amplement l’image piteuse que les français conçoivent d’eux-mêmes sur la question.

La même étude pourtant les couronne champions d’Europe sur les connaissances effectives! Alors M. de Kerdrel, par pitié cessez vos jérémiades sur la prétendue inculture économique des Français. Ce n’est pas parce qu’ils ne souscrivent pas à tous vos discours qu’ils sont nuls.

Quant au «on a décidé de parler le moins possible»: Puisque les résultats de l’étude indiquent que les Français sont plutôt bons en économie, et que par ailleurs elle indique aussi que leur assiduité vis-à-vis de la presse économique est l’une des plus faibles d’Europe, on se demande bien où les Français ont été chercher leur culture sur le sujet.

L’école tout de même? Quand j’étais en troisième (j’y étais, je puis donc être hautain!), les cours de géographie étaient farcis d’économie (PIB, matières premières, balance des paiements), les cours d’histoire également (1929: inflation, déflation, dévaluation, krach, bourse…). Au lycée encore, l’histoire et la géo revenaient largement sur les questions économiques. Il y avait en plus un cours spécialement dédié à l’économie. Et si j’aime les entrepreneurs, les vrais, pas ceux déresponsabilisés par leur parachute doré et leur stock options, c’est sans doute parce que le professeur d’alors nous expliquait que «même tous nus sous la douche», les chefs d’entreprises sentaient toujours quelque choses peser sur leurs épaules. Le POIDS des responsabilités.

Il me semble donc que «on» n’ait pas décidé ce que les experts nous serinent à propos de l’enseignement de l’économie. Mais depuis que j’étais en troisième vingt ans ont passé, et sans doute les gouvernements ont-ils décidés l’un après l’autre de sabrer l’économie des programmes.

«sans doute parce que les professeurs jugent cette matière inutile et vulgaire.»

Les sempiternelles insinuations sur le gauchisme et l’élitisme du corps enseignant. De Kerdrel dit que c’est un autre débat; en effet, et mené tant de fois que déjà l’on baille en attendant d’assister à la bordée d’injures de rigueur, à l’adresse de ces fainéants-de-fonctionnaires-qui-vivent-grassement-payés-par-le-contribuable-et-sont-en-vacance-la-moitié-du-temps. Un autre débat sérieux et rigoureux, donc. Mais puisque c’est un autre débat, laissons-le pour retourner à la position prêtée aux professeurs.

Je crois que ceux-ci prennent leur rôle très à coeur en dépit des attaques insensées dont ils font l’objet. Leur rôle étant d’ouvrir l’esprit de leurs élèves, d’éveiller leur intelligence, peuvent-ils réussir cette tâche en étant eux-mêmes butés? J’en doute. Les bons enseignants ont l’esprit suffisemment ouvert pour ne prendre aucun champ du savoir de haut en le qualifiant «d’inutile et vulgaire». Contrairement aux experts, chroniqueurs, journalistes et Présidents de la République en exercice, par exemple, qui considèrent la littérature comme une matière «inutile», ce qu’on a déja relevé. À mon sens, qualifier une discipline intellectuelle d’inutile et de vulgaire, en prenant à témoin (Quel besoin vos guichetiers ont-ils de La princesse de Clèves?) le bon peuple, le commun, la foule populaire, celle que le latin nomme vulgus, voilà ce qui à proprement parler relève de la vulgarité!

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Le piratage des belles idées libérales

Yves de Kerdrel, dans le Figaro du 14 Avril 2009, nous a régalé d’une Chronique tout-à-fait uchronique. En la lisant, n’était-ce les références au président en exercice, on se retrouvait deux ans plus tôt, avant la crise, lorsque les papiers faisant l’apologie sans nuance de l’ordre économique, tirant à boulets rouges sur les enseignants et dénigrant hommes politiques et intervention de l’État alourdissaient tous nos périodiques. Ils étaient si omniprésents que leur évidente idéologie passait pour du bon sens.

Maintenant que les absurdités d’hier sont devenues le bon sens d’aujourd’hui et vice-versa, ce genre de textes passent plus difficilement. À vrai dire, ils sont même parfaitement irritants.

Oh, ce ne sont pas la lettre de leurs idées qui m’irritent. Après tout je comprends bien que les patrons de PME méritent l’estime de leurs concitoyens et le soutien des pouvoirs publics: Comme le souligne Yves de Kerdrel dans sa Chronique, ce sont eux qui produisent nos richesses. Sans initiative individuelle ni libre entreprise, la société ne fait aucun progrès. Tout progressisme authentique passe par elles: Une belle idée à laquelle je souscris du fond de mon âme.

Maintenant l’ennui c’est que cette belle idée est détournée de son sens initial, étendue abusivement et indûment, d’un mot: Piratée. L’esprit des articles qui m’irritent est toute autre que leur lettre!

Le petit patron, l’investisseur qui risque ses propres fonds dans une aventure industrielle innovante, l’inventeur entrepreneur sont des figures sympatiques pour tout le monde, et en les évoquant, malheureusement, les idéologues (journalistes, propagandistes, et politiciens madelinistes) tentent de mobiliser leur capital de sympathie au profit des entreprises du CAC40, de leurs patrons et des requins de la finance.

Le patron du CAC avec stock options et parachutes dorés, est assimilé au pauvre patron de PME chicané par l’état, les banques et son client principal, mille fois plus gros, qui traîne des pieds pour payer. Celui qui risque ses économies en prêtant du “love money” à un pote pour qu’il monte sa boîte est pris comme image de l’investisseur en général, c’est à dire du banquier, du gestionnaire de fonds ou de l’actionnaire du CAC.

Il y a là un changement d’échelle qui frôle la fraude. De même que le marché de village n’a rien à voir avec les marchés boursiers, de même les entrepreneurs et investisseurs anonymes du capitalisme n’ont rien à voir avec les grands patrons, les grandes fortunes et les fonds d’investissement. Subrepticement, en jouant sur les mots, les chroniqueurs et autres experts libéraux ont longtemps confisqué tout débat honnête. L’air du temps ayant changé, leur discours prête maintenant davantage le flanc à la critique. Mieux, leur caractère irritant est justement ce qui appelle la critique et suscite la réflexion.

C’est pourquoi à l’avenir je ne me priverai pas de lire les chroniques des Yves de Kerdrel de tout acabit.

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