Le piratage des belles idées libérales
Maintenant que les absurdités d’hier sont devenues le bon sens d’aujourd’hui et vice-versa, ce genre de textes passent plus difficilement. À vrai dire, ils sont même parfaitement irritants. Oh, ce ne sont pas la lettre de leurs idées qui m’irritent. Après tout je comprends bien que les patrons de PME méritent l’estime de leurs concitoyens et le soutien des pouvoirs publics: Comme le souligne Yves de Kerdrel dans sa Chronique, ce sont eux qui produisent nos richesses. Sans initiative individuelle ni libre entreprise, la société ne fait aucun progrès. Tout progressisme authentique passe par elles: Une belle idée à laquelle je souscris du fond de mon âme. Maintenant l’ennui c’est que cette belle idée est détournée de son sens initial, étendue abusivement et indûment, d’un mot: Piratée. L’esprit des articles qui m’irritent est toute autre que leur lettre! Le petit patron, l’investisseur qui risque ses propres fonds dans une aventure industrielle innovante, l’inventeur entrepreneur sont des figures sympatiques pour tout le monde, et en les évoquant, malheureusement, les idéologues (journalistes, propagandistes, et politiciens madelinistes) tentent de mobiliser leur capital de sympathie au profit des entreprises du CAC40, de leurs patrons et des requins de la finance. Le patron du CAC avec stock options et parachutes dorés, est assimilé au pauvre patron de PME chicané par l’état, les banques et son client principal, mille fois plus gros, qui traîne des pieds pour payer. Celui qui risque ses économies en prêtant du “love money” à un pote pour qu’il monte sa boîte est pris comme image de l’investisseur en général, c’est à dire du banquier, du gestionnaire de fonds ou de l’actionnaire du CAC. Il y a là un changement d’échelle qui frôle la fraude. De même que le marché de village n’a rien à voir avec les marchés boursiers, de même les entrepreneurs et investisseurs anonymes du capitalisme n’ont rien à voir avec les grands patrons, les grandes fortunes et les fonds d’investissement. Subrepticement, en jouant sur les mots, les chroniqueurs et autres experts libéraux ont longtemps confisqué tout débat honnête. L’air du temps ayant changé, leur discours prête maintenant davantage le flanc à la critique. Mieux, leur caractère irritant est justement ce qui appelle la critique et suscite la réflexion. C’est pourquoi à l’avenir je ne me priverai pas de lire les chroniques des Yves de Kerdrel de tout acabit.