Bagnole
Les automobiles des années soixante dix étaient très lentes
Dans les années soixante dix, le Jésuite Ivan Illich s’amusait à calculer la vitesse «réelle» de déplacement des voitures. Sa méthode, pour inhabituelle qu’elle soit ne manque pas d’un certain bon sens: La vitesse c’est de la distance divisée par du temps. La distance, c’est la distance effectivement parcourue. Pour faire bonne mesure, il conviendrait d’en déduire les détours par la pompe à essence, par le bureau des autorités s’occupant du véhicule, ou par le garage, détours dont l’humain se passerait bien si le fait de posséder une voiture ne l’y contraignait pas. Mais nous renonçons à cette évaluations et convenons que le kilométrage annuel, ne contient que de la distance utile.
Le temps, c’est le temps passé dans sa voiture, évidemment, mais aussi celui passé à travailler pour pouvoir la réparer, l’entretenir, lui payer son essence, ses assurances et ses impôts. Pour faire bonne mesure, il conviendrait d’ajouter le temps passé à convaincre monsieur l’agent qu’on était en règle, le temps passé à aspirer et cirer la voiture, à lui mettre des pneus neige, à gratter son pare brise par les matins d’hiver. Mais nous renonçons à retenir ces bricoles, d’autant que les arrêts au péage et au bouchon, les tours de paté de maison pour chercher une place libre et les attentes à la pompe affectent déjà la vitesse moyenne.
Le résultat calculé par Illich, malgré les approximations optimistes, tournait autour de 6 à 7 km/heures en 1970, à peine plus vite qu’à pied!
Celles d’aujourd’hui aussi
La Neue Zürcher Zeitung dominicale, du 2 Août 2009 rappelait ces calculs dans le cadre d’un édito où l’auteur, pourfendant les hérauts du «c’était mieux avant», se fendait, lui, d’expliquer pourquoi le monde était tout de même bien mieux maintenant. En particulier, il avançait que les gains de productivité permettaient au contemporain moyen de payer sa voiture beaucoup moins cher en terme de mois de salaire que son homologue états-unien des années soixante dix.
Peut-être; je rétorquerais d’abord que pour pallier les nombreux défauts qu’occasionne la circulation automobile, notamment en terme de dommages physique sur la personne des automobilistes (et accessoirement des piétons et cylistes, mais pour eux rien n’a été fait), les constructeurs de sont efforcé de fabriquer des voitures de plus en plus lourdes, de plus en plus «équipées», de plus en plus chères.
Mais moins, même si elles ne vont pas plus vite qu’un vélo!
Le calcul de la vitesse illichienne s’impose, histoire de vérifier lesquels des gains de productivité ou des gains d’«automobilité» ont eu le plus d’impact.
Considérons donc le budget automobile moyen (mensuel): 400 euros
Le salaire mensuel moyen: 1500 euros
Ce qui fait pour 169heures/mois (39 heures semaine): 45heures par mois, ou 540heures/an, consacrées à travailler pour sa bagnole et rien que pour elle.
À raison de 15000km/an, parcourus à la vitesse moyenne de 60km/heures (généreux, là): 250heures de conduite.
On a donc 15000 km parcourus en 790 heures (conduite+travail), soit 18,98km/heures. Ça n’est plus la vitesse d’un jogger, la voiture du vingt-et-unième siècle a atteint la vitesse illichienne d’un vélo, donc. Le progrès mérite d’être souligné, surtout qu’il concerne un objet aussi central au mode de vie contemporain.
Acheter une voiture est donc encore un acte irrationnel pour l’individu
L’individualiste rationnel devrait donc reconsidérer ses raisons de posséder sa propre automobile; encore aujourd’hui, la question se pose: À quoi bon se donner tant de mal, alors qu’on pourrait rouler à vélo pour bien moins cher? La vraie solution au problème du pouvoir d’achat ne serait-elle pas de renoncer à cet objet encombrant? Un début de solution au fléau du stress, ne serait-ce pas de renoncer à tout ce temps passé à faire vivre sa bagnole plutôt qu’à se laisser servir par elle?
Et un acte contraint lorsque des millions d’individus choisissent d’agir de façon irrationnelle
Pourtant nos sociétés ont fait le choix de la voiture.
On a donc pu mettre les magasins, les bureaux et les usines loin des lieux d’habitation et forcer ceux qui n’avaient pas de voiture à s’«équiper». Et plus le taux de pénétration de l’automobile montait, plus la société devenait tolérante aux distances. Ainsi, le temps gagné par quelques privilégiés dans les années cinquante, sur des trajets de moins de dix kilomètres, est devenu un temps que l’on ne peut plus refuser de consacrer au transport.
Étonnant paradoxe, qui mérite d’être reformulé et souligné: Les gains de temps offert par la voiture sont mangés par la voiture, et rien n’est gagné bien au contraire, puisque l’individu contemporain passe davantage de temps à se rendre à son lieu de travail en voiture, et à en revenir, que son grand père, qui n’avait pas de voiture.
L’automobile devenue la norme rend obligatoire la «mobilité» qu’elle prétend offrir.
Comment expliquer autrement les menaces invraisembables faites aux chômeurs refusant une proposition d’embauche à moins de cent kilomètres de chez eux: Ils ne seraient que des profiteurs que la société devrait punir en cessant de les soutenir financièrement, tant qu’ils feraient preuve de tant de mauvaise volonté!