L’écologie est une idée de bobo, donc de riche, rien pour moi.
Comme le bobo est riche en sus d’être farfelu, on a vite fait de raccourcir: L’écologie est une idée de bobo donc de riche. Et par ce raccourci, de conclure: «N’étant ni riche» (très peu de gens le sont puisqu’on n’est riche qu’au delà de EUR4000,- mensuels, ligne officielle des communicants du P.S.) «ni bobo» (très peu de gens le sont puisqu’il faudrait être bohème et que la dernière bohème connue est celle d’Aznavour, qui déjà à sa sortie parlait d’une époque antérieure d’au moins vingt ans), «je me fiche bien de l’écologie. C’est des trucs pour les autres, ça…»
On a bien tort de raccourcir, car l’écologie peut être intéressante aussi, financièrement s’entend, pour les moins riches.
La consommation ostentatoire
L’une des occupations favorites du «riche» est la consommation ostentatoire, celle qui permet de montrer sa richesse. L’une des occupations favorites du «moins riche» est la consommation-caniche, celle qui permet de cramer le peu de ronds qu’on a en suivant le riche dans toutes ses fadaises.
Quand le «riche» se paye une Porsche Cayenne, archétype du char d’assaut privatif du IIIème millénaire, le «moins riche» s’offre un véhicule polluant davantage que le nécessaire, mais surtout donnant autant que possible l’impression d’être muni de chenilles: On ne sait jamais, l’État risque un jour de ne plus vouloir entretenir les routes. Quand le «riche» s’envole trois fois l’an pour les Seychelles, le «moins riche» l’imite en s’envolant pour la Turquie ou le Maroc en été. Quand le riche tapisse le mur de son salon avec un écran monumental, le moins riche l’émule et opte pour un écran de deux mètres de diagonale. Et si le riche prétexte de sa santé pour manger toute l’année des fruits cueillis la veille à l’autre bout du monde, le «moins riche» prendra soin de la sienne en ingurgitant fraises et tomates en toute saison.
Bref, il n’est pas un péché anti-environnemental perpétré par le «riche» que le «moins riche» ne veuille pas imiter.
D’où une première conclusion sans appel: On peut être «moins riche» et néanmoins écologiquement responsable, il suffit de ne pas jouer les caniches des riches, et de ne pas les suivre dans leurs bêtises. À bien y réfléchir, on risquerait de se porter mieux financièrement, en renonçant à imiter la consommation ostentatoire du «riche»! La limite étant d’être à ce point «moins riche» qu’il n’y a déjà plus rien à retirer au budget. Les personnes qui sont dans cette situation peuvent décemment dire que l’écologie est un «truc de riches». Ces personnes-là font déjà de l’écologie sans le savoir, et bien mieux que bien des «riches» dont l’écologie est «le truc.»
Pour autant, on peut douter que nombre de «moins riches» suivent le raisonnement et cessent de jouer les caniches. S’ils ont un destin de caniche, le mieux seraient qu’ils s’y tiennent et qu’ils soient les caniches de riches responsables!
Ah mais si seulement l’écologie était un soucis de riches!
Oui, si seulement les riches voulaient bien adopter un style de vie écologiquement responsable, et l’étaler au regards envieux du prolétaire! Quel monde si au lieu de se payer des vacances à Bali, les riches allaient à la campagne, y aménager une grande maison satisfaisant à toutes les normes environnementales, et la laissaient à disposition de leur concierge ou paysan bio préféré pour le jours nombreux où ils ne seraient pas sur place. Si au lieu de se déplacer en tank, ils prenaient le train (certes, la première, hein!) ou le vélo (de luxe aussi, avec chromes et belles couleurs, assistance électrique au pédalage et service d’entretien), si les riches voulaient laisser leur piscine et sauna domestiques pour se baigner avec tout le monde et s’ils faisaient de leur domicile une vitrine de l’écologement…
Et bien les caniches suivraient! Et les caniches formant le gros de la population, on aurait bel et bien pris un virage responsable. Les «moins riches» donc, passeraient leur vacances à la campagne plutôt que de prendre l’avion, se déplaceraient en train et à vélo, arrêteraient de vouloir transformer leur salle de bain en spa et investiraient dans l’isolation de leur logement… Un paradis vous dis-je.
Riches et caniches demain
On voit qu’aujourd’hui, il est encore possible d’aborder ce thème par la farce.
Pourtant j’ai bien peur de vivre des jours où nous ne serons pas les caniches de riches responsables, mais les caniches abandonnés de riches irresponsables. Abandonnés car les matières premières et l’énergie seront devenues tellement chères que nous ne pourrons simplement plus nous permettre ne fût-ce que d’essayer de suivre les riches dans leur consommation. Tout ce que l’on pourra encore s’offrir risque de devenir plus petit, moins confortable, moins agréable, plus léger et bas de gamme, et peut-être en reviendra-t-on au temps ou les oranges ne seront plus que sur les tables de fête. Il ne sera alors plus question du tout de suivre les riches.
En ces temps de retour des pénuries, être riche ce sera toujours la consommation ostentatoire, et selon la richesse du riche, une consommation ostentatoire comme celle du riche d’aujourd’hui, ou pour le riche pauvre (la plupart des riches, ceux qui émargent à moins de dix salaires minimum), une consommation ostentatoire du niveau des caniches d’aujourd’hui, c’est à dire totalement inabordable pour les caniches abandonnés de demain.
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Hervé Kempf est le propagandiste de l’écologie attitré du journal Le Monde. Si ses billets sont souvent fort simplistes, il y défend souvent des positions très valables. Parfois, une lecture s’impose, comme pour celui-ci, publié par Manière de Voir par exemple, qui détaille les mécanismes étudiés par Veblen voici déjà plus de cent ans. Veblen est l’un des premiers à décrire le concept de caniche de riche, dans son livre Theory of the Leisure Class (La théorie de la classe de Loisir).
Tags: écologie, economie, sociologie