Wednesday, January 2, 2008

les petits génies de wikipédia

Pourquoi les enfants sont à l’aise avec les nouvelles technologies

Les enfants n’en sont pas forcément conscients, mais à moins d’être des gosses de riches occupés constamment à soigner leur sociabilité future par un emploi du temps de ministre (théâtre, solfège, cathéchisme, piano, judo, gym, équitation etc), ils disposent d’une réserve de temps libre qui laisse sans voix le commun des adultes, assujetti à l’obligation d’assumer sa propre subsistance, obligation qui prive la plupart d’entre nous d’environ trente-cinq heures (au bas mot!) toutes les semaines.

Avec tout ce temps libre, il ne faut pas être trop surpris de voir les gamins se comporter comme des petits génies des technologies modernes, voire comme les initiateurs de leurs parents sur ces questions: Tandis que les adultes se coltinent leur boulot, les travaux domestiques et l’éducation de leur progéniture ils ne peuvent pas dans le même temps investir quatre heures par jour pour acquérir les savoirs indispensables à tout homo sapiens moderne: vivre une second vie, changer la sonnerie du portable tous les jours, connaître toutes les rumeurs de la blogosphère et les propager, expérimenter les trucs pour gagner à C&C et tout en maintenant sa musicothèque à jour des tubes du moment.

Les vieux sont donc condamnés à paraître incultes aux yeux de leurs enfants et à s’extasier devant leurs talents. Oh, rien de vraiment nouveau là-dedans, direz-vous, seules les technologies ont évolué, et les parents actuels sont finalement dans la même situation que les parents d’il y a vingt-cinq ans ou d’il y a cinquante ans…

Depuis quand les adultes sont-ils dépassés?

D’abord, on ne peut pas remonter le temps trop loin de cette façon. Il n’y a pas si longtemps que cela que les enfants des pays développés ont autant de temps pour eux. Ensuite, les adultes se sont longtemps réservé les technologies. Les premiers trains électriques, les premières télés et voitures téléguidées étaient les jouets du papa qui initiait son gamin. Mais passé ce cap, le gamin ne pouvait rien découvrir de neuf avec ces jouets, sauf à les démonter peut-être, pour tenter de comprendre comment ça marche et comment en faire autre chose, comment les transformer en fonction de leur imagination. Bien peu de gamins ont dû s’y risquer, de peur de se prendre une râclée quand le père verrait que «son» jouet a été cassé…

On peut dire que cette situation traditionnelle perdure jusqu’à l’apparition des premiers ordinateurs programmables. D’une part, ces nouveaux jouets offrent une panoplie d’usages qui rend risibles les jouets d’avant, tous mono-usage. Ensuite, ces nouveaux jouets ouvrent aux enfants la possibilité de donner une «réalité» à leur imagination: Là, passé la phase d’apprentissage en compagnie d’un adulte, l’enfant peut faire d’autres choses que ce qu’on lui a montré, et mieux, il peut faire ce que les enfants avant lui ne pouvaient pas faire, il rend «tangible» son imagination et peut enfin la montrer à l’adulte!

Avoir une imagination débordante est le fait de tous les enfants, depuis toujours; pourtant, les adultes ont une tendance irrépressible à refuser d’«entrer dans le jeu», à refuser de voir les fées et les monstres. Les enfants ont toujours reconstruit une réalité «derrière» ou «autour» de leurs jouets, mais ce n’est qu’avec l’ordinateur qu’ils peuvent forcer les adultes à entrer dans le jeu. Et cela marche d’autant mieux que l’enfant fait la démonstration de cette réalité seconde sur l’outil des adultes! Rien à voire avec le dessin, donc, l’ancienne façon pour les enfants de représenter leur imagination, mais que peu d’adultes pratiquent et qu’il regardent le plus souvent avec suffisance.

Là où quelques années plus tôt, ils n’auraient vu qu’un gamin perdu dans ses rêveries, parents et éducateurs ne peuvent retenir leur admiration: «Ô le petit génie!». Notons cependant que les enfants qui se confrontent à ces nouveaux jouets et parviennent à faire toucher du doigt leur imagination ont tout de même fourni un travail dépassant largement le travail de l’imagination laissée à elle-même, dans un vagabondage sans limites ni contraintes; programmer ses jeux, créer de nouveaux niveaux, définir son personnage c’est bien souvent un véritable travail, qui demande soin, patience, concentration, et force l’enfant à articuler très précisément sa pensée. Après tout, cela peut réellement justifier une certaine admiration, surtout de la part d’adultes qui n’ont pas la même obstination que leurs enfants.

On voit donc que certains mômes des années 80-90 sont devenus des «génies» grâce au monde ouvert par l’ordinateur et les jeux électroniques. Adultes, tremblez! Certains enfants d’aujourd’hui risquent de devenir encore plus géniaux!

Pourquoi les petits génies à venir seront encore plus stupéfiants

Considérons la curiosité des enfants: Illimitée! Dans ces conditions, quel enfant n’a pas été frustré un jour ou l’autre par les insuffisances des adultes, leur indisponibilité, ou les manques de la documention consultable à la bibliothèque de l’école, maintenue dans un état d’indigence par soucis pédagogique ou pécunier? Et bien cette frustration est finie! Internet en effet est un outil miracle pour les chères têtes blondes travaillées dans leur désœuvrement par le démon de la curiosité: Les curiosités frustrées ne sont plus! Si un gamin de neuf ans se prend de passion pour n’importe quel sujet, il peut via Wikipedia et d’autres sites se constituer un bagage culturel avec lequel il pourra facilement se mesurer à ses instituteurs et plus tard professeurs.

Oh, je sais, accumuler le savoir ne suffit pas — pour faire plaisir à Sarkozy: puisque nous vivons dans un monde dominé par les héritiers de 68, qui ont dénigré le savoir! — et les enseignants continueront d’avoir la main, heureusement d’ailleurs, eux qui savent quoi faire de leur savoir, sont capables de le mettre en perspective, et de l’inscrire en relation avec d’autres savoirs. Mais ne doutons pas que des enfants qui ont pu satisfaire grâce au net leur appétit de savoir, devenant adultes et apprenant à mettre une telle érudition au service de leur intelligence susciteront eux aussi l’émerveillement.

Que les desespérés de l’ascenseur social se rassurent: De tels enfants seront forcément issus de classes modestes, car devenir un génie prend du temps, dont le sempiternel cathé-piano-judo prive cruellement les camarades d’école mieux nés.

Je prévois donc l’apparition de toute une pléïade de petites Hypathies, de petits Avicennes et autres Pic de la Mirandole en culottes courtes. Peut-être sont-ils déjà là d’ailleurs. Internet est assez vieux pour que les petits génies qu’il engendre soient déjà parmi nous!

Posted by fho at 21:09:24 | Permalink | No Comments »