Tuesday, February 26, 2008

An Obama in France? It won’t happen soon.

C’est ainsi que le Herald Tribune intitulait sa lettre d’Europe du 26 février 2008 (in english). Personne d’honnête je crois ne peut contester que l’auteur ait parfaitement raison, on ne verra pas de sitôt un noir ou un arabe au deuxième tour de l’élection présidentielle par exemple. D’ailleurs le vrai pendant à un noir président des américains serait un arabe, pas un noir, président des français. Les noirs sont chez nous un (tout petit?) peu moins sujet à mépris public que les arabes. Quoiqu’il en soit, les français issus de l’immigration, comme on dit pudiquement, sont exclus du jeu politique; c’est un fait. Nous y reviendrons.

Mais il importe de donner tout de suite la réplique à ces anglophones américanophiles du Herald Tribune

et calmer le chauvinisme qui me titille d’autant plus que je ne suis qu’un «singe capitulard bouffeur de fromage,» né dans un «petty country.» Si vous êtes américanophile, laissez de côté le prochain paragraphe, une louange au greatest country of the world: nul besoin de prêcher aux convertis.

Je m’empresserais de dire que les donneurs de leçons américains pourraient prendre exemple sur nous, et plus encore sur l’Angleterre ou l’Allemagne; en effet ce n’est pas chez ce peuple prétendûment éclairé que nous avons vu la première fois des femmes en finale des présidentielles, ou devenues chef du gouvernement; la posture bien-pensante des américains ne doit pas faire illusion, à ce petit jeu, nous sommes encore en avance en France, pays pourtant latin, réputé macho et tutti quanti. Certes, un jour les démocrates auront choisi, et nous pourrons nous considérer soit en avance sur les discriminations sexuelles mais en retard sur les discriminations raciales, soit à égalité sur les deux terrains (léger avantage pour nous et notre ex-premier ministre femme Mme Cresson; léger avantage pour les Ricains qui prouvent par Obama et Condi que les noirs ont des chances décentes de venir aux affaires). Donc chers concitoyens, pas de complexes vis-à-vis de cette merveille de démocratie, dont le destin manifeste est d’éclairer le monde — mais pourquoi Bartholdi leur a-t-il fait une statue pareille, elle leur monte à la tête — que constituent les US of A.

Mais revenons sur le fond de l’article, qui est cette affaire de race.

Pour qu’une race soit traitée de façon juste, il faudrait qu’un de ses représentant soit élu aux plus hautes fonctions.

Voilà ce que l’auteur veut nous faire avaler. Le symbole est sans doute fort, mais ce n’est qu’un symbole, rien d’autre; lorsque l’auteur du Herald pointe le peu de non-blancs à l’Assemblée nationale, il a bien plus raison que lorsqu’il fait du populisme sur «un noir en finale» (enfin, bientôt, euh, peut-être, si les démocrates le veulent ainsi).

Ne nous laissons pas aveugler par les apparences; la race, c’est du pipeau, et c’est souvent une excuse facile qui permet de profiter de la prime aux victimes que notre société névrosée offre avec munificence à quiconque en fait la demande. Voir un noir ou même seulement un fils d’étranger devenir président, ce n’est pas en soi un progrès. Oui, Obama est le fils d’un kényan, oui on voit dans la presse sa grand-mère éplucher des épis de maïs. Et oui, c’est très bien s’il a le droit de représenter son camp. J’ai juste peur que si Obama était le fils bien blanc d’un clochard polonais, personne ne s’extasierait et ne voudrait donner de leçons de bien-pensance aux français: Quel dommage! Car ils auraient bien besoin d’une petite leçon les français. Et les américains aussi, par la même occasion.

Je parle d’un fils de clochard, c’est que pendant la campagne de notre actuel président, certains ont essayé de nous vendre l’histoire de son père, qui à peine débarqué à Paris, sans moyens, passa l’une ou l’autre nuit d’hiver sous l’Arc de Triomphe: Voilà que les français auraient élu un métèque fils d’indigent? Nenni!

Monsieur Sarkozy de Nagybocsa Père avait peut-être la peau dure, mais il n’était jamais un clochard: Il venait d’une grande famille fortunée, et l’Histoire l’a forcé à prendre le chemin de l’exil. On ne saura jamais s’il a vraiment tout laissé en Hongrie ou trouvé le moyen de récupérer une partie de ses biens. Sans doute non. Quoiqu’il en soit, s’il a passé quelques nuits sous les ponts, il a vite refait fortune.

Donc oui, nous avons un fils de métèque comme président, et non, ce n’est pas un fils de clochard, c’est un fils de la grande bourgeoisie européenne, au même titre du reste que cet autre qu’il abomine, le fils de 68 par excellence, Daniel Cohn-Bendit.

Pourquoi Danny le Rouge subitement, dans ce pamphlet censément sur les Noirs? Pas pour le rouge, ni pour le noir, ni pour aucune couleur.

Le problème, ce n’est pas la couleur de peau de nos hommes politique.

Le vrai scandale est qu’il viennent tous de la même caste, celle de la bourgeoisie: du coup, en effet, seule la population blanche est représentée. Mais il faut bien comprendre que ce n’est qu’une conséquence du recrutement des élites politique dans une seule classe sociale. Un critère qui exclut presque à coup sûr de toute carrière politique dans ces hautes sphères (ministre, président) est celui de l’éducation des parents, ou plus précisément dans notre système patriarcal, le niveau d’étude du père: Ton papa n’a pas de diplôme universitaire ou équivalent? Dis, tu voulais toujours faire plombier je crois, non? Pas homme politique quand même!?

Là, je voudrais rendre hommage à notre président d’avoir nommé ministre une fille d’immigrés (une femme arabe? Et alors?) dont le père était maçon, point barre. Que la carrière de ministre de Rachida Dati se fasse plus dans la presse people que dans les fonctions auxquelles elle a été nommée n’enlève rien à son impressionnante biographie, qui commence à un niveau socio-économique que nos élites politiques ne peuvent pas se figurer et qui pourtant représente une fraction de l’électorat bien supérieure en nombre à la seule frange bourgeoise de la société.

Une suggestion s’impose pour contribuer au débat sur la discrimination positive:

Par pitié ne jetez pas d’huile sur le feu des animosités interraciales, ce n’est pas la couleur de peau, ou le fait d’habiter en banlieue qu’il faut discriminer positivement, à l’entrée de Sciences-Po par exemple, mais l’origine socio-économique des parents: X places pour les candidats dont aucun des parents n’a de titre universitaire. Si l’on me dit que c’est de l’utopie, je répondrait que la doctrine officielle du mérite et de la compétition généralisée implique tacitement que les chances doivent être équilibrées: «à vaincre sans péril on triomphe sans gloire». Si c’est la compétition que l’on souhaite, ouvrons-la, tâchons d’avoir tout les concurrents sur la même ligne de départ. Si c’est la ce qu’on veut, il faut aller encore plus loin, afin de générer un féroce brassage social apte à remettre en cause les vrais privilèges, rigidités et corporatismes qui freinent notre société: Limiter le nombre de places accessibles aux rejetons des «docteurs ès» et autres «issus des grandes écoles» à la part que ces gens-là représentent dans la société. Et encore, cela ne suffirait pas au rééquilibrage: Les «fils-de-bien-diplômés» ont de puissants appuis sociaux qui font qu’ils réussiront leur existence de toute façon, même sans passer par les écoles d’élite de la République…

Et revenons à la petite leçon dont auraient besoin les américains.

On nous a tartiné sur Condi, une femme, noire, issue de l’immig… err non. Ben pourquoi on s’extasie alors? Vu le flan qu’on nous a fait sur la dame, la bourde de Sarko se comprend. Et je comprendrait aussi que Condi dont la carrière universitaire n’est qu’un long 20/20 s’offusque si l’on s’imagine qu’elle ne doit ses fonctions qu’à sa couleur de peau et seulement accessoirement à ses compétences.

Maintenant un peu de politique fiction: Si notre président avait raison et que Condi était une femme issue de l’immigration, fille de maçon comme Dati, vous croyez vraiment qu’elle aurait eu des chances autres que théorique de devenir ministre des affaires étrangères?

Et si Obama était le fils d’un maçon?

Chers amis américains, arrêtez de vous donner bonne conscience à peu de frais sur l’origine ethnique des gens. Les vraies causes des injustices qui vous révoltent sont ailleurs.

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Monday, June 11, 2007

L’espéranto et son -isme

Quelques heures pour commencer à déchiffrer un texte…

Du temps que je n’avais pas d’autre soucis qu’étudier, la fantaisie m’a pris de jeter un œil aux langues artificielles. Ça s’inscrivait bien dans mes intérêts pour la linguistique, et complétait agréablement la lecture de la Recherche de la langue parfaite d’Umberto Eco, et d’autres ouvrages touchant à Leibniz. D’innombrables langues artificielles existent, aussi me suis-je la plupart du temps contenté d’une lecture superficielle de leur grammaire, assortie de quelques exemples de phrases venant en sus du canonique notre père.

Toutefois, il y a aussi cette langue fameuse, l’espéranto, dont la rumeur trottait dans ma tête depuis qu’un ami de mes parents l’avait évoquée, quand j’avais dix-douze ans. J’y ai consacré moins que le temps qu’il eût fallu; Tolstoï raconte qu’apprendre l’espéranto ne lui a coûté que deux heures. Il en faut bien plus pour le parler ou l’écrire, mais ma foi, pour commencer à déchiffrer les traductions d’Alice au pays des Merveilles et de la République de Platon, cela peut suffire.

Voilà donc une utopie qui tient ses promesses, pensais-je. Quelques années plus tard, je franchis le seuil d’un club d’espéranto, et très vite, je devins capable de le parler. Une utopie qui marche, oui, mais pas de miracle! Malgré ses qualités l’espéranto exige pour sa maîtrise un peu de travail tout de même. Du travail, certes, mais si peu par rapport à l’apprentissage de l’italien ou de l’espagnol, sans parler d’une langue morte, de l’allemand, de l’anglais, ou d’une langue non indo-européenne!

Eh bien, si l’espéranto est si facile, pourquoi personne ne le parle?

Belle question. Claude Piron, ex-traducteur de l’Organisation Mondiale de la Santé donne d’intéressantes réponses (et démonte savamment les critiques à l’encontre de cette langue). Je me permettrais d’avancer ma propre théorie.

Ce qui coince, ce n’est pas l’utopie (la langue universelle), ni une façon de la réaliser (l’espéranto) mais l’utop-isme (l’espérant-isme).

La langue espéranto est un outil, et il est en état de servir qui veut bien se donner la peine d’en lire le mode d’emploi. On trouve des cours d’espéranto partout sur le net. Mais cette langue est aussi l’incarnation d’une utopie qui a dégénéré en -isme. Les utopies sont dangereuses parce qu’il en sort des -ismes dont l’intransigeance justifie toutes les abominations, toutes les luttes au nom de la plus haute Vérité, toutes les guerres de religion, tous les procès de Moscou, et toutes les querelles fratricides entre chapelles d’extrême gauche, entre fractions écologistes, ou, en leur temps, entre les droites françaises, incapables former ensemble un parti.

Il y a dans le concept même de l’utopie un désir de pureté qui est déjà pathogène. La réalisation de l’utopie a une dimension désacralisante que les utop-istes ne peuvent guère supporter; une utopie qui prend corps quitte les sphères éthérées du monde des idées pour s’empesantir des souillures de notre monde. C’est pourquoi rendre possible, concrétisable, bref, incarner, instancier, hypostasier une utopie, appelez ça comme vous voudrez, cela touche au sacrilège, et partant, allume les plus vives passions.

Aussitôt que s’ouvre un chemin permettant de réaliser une utopie, des armées d’utop-istes se lèvent pour défendre leur chère vieille lune dans sa pureté la plus éclatante, sachant bien, ou feignant d’ignorer que cette pureté a pour prix le maintien de l’utopie dans le monde des idées. Ainsi, l’utop-iste a une peur panique de voir son utopie se réaliser, et fera tout ce qui est en son pouvoir pour, paradoxalement, empêcher cette réalisation. Un mécanisme de défense qui, en prime, justifie l’être-au-monde de l’utop-iste, qui n’aurait plus de raison d’être si son utopie venait à se concrétiser! Quelle soulagement pour les apparachiks, pendant des dizaines d’années, que de savoir la fin de l’Histoire toujours aussi lointaine, elle qui ferait d’eux des inutiles!

À vrai dire, la fascination pour la pureté de l’utopie va bloquer sa réalisation par un autre mécanisme que celui qui consiste à critiquer le sacrilège du concret. Pour défendre la pureté de leur utopie, les utop-iste vont rapidement devoir préciser en quoi cette pureté consiste, et là, croyez-moi, un autre démon sort de sa boîte: Le démon du détail, celui de la chicane et de l’ergoterie, qui fait qu’on se dispute encore aujourd’hui entre catholiques et orthodoxes à propos d’un mot, d’un seul petit mot comme «filioque». Dans ces débats tétrapilotomiques, tel le rayon solaire tombant sur le prisme, la belle utopie, qui était pure parce qu’unique, parce que faisant un avec l’Un, la pure utopie, la Vérité supérieure, va se diffracter en un arc-en-ciel d’utopies encore plus pures, encore plus vraies, encore plus intransigeantes, encore plus inconciliables entre elles et encore plus éloignées de toute réalisation possible.

Comment naquit l’espérant-isme, et comment il fit échouer une vraie possibilité de réaliser l’idée de langue universelle

L’événement qui fit muter l’utopie de la langue universelle en espérantisme stérile et muré dans son monde, propre à rebuter parfois les nouveaux adeptes, le schisme fondateur, le cataclysme cosmique, ce fut la constitution par le monde universitaire, de la délégation pour l’adoption d’une langue auxiliaire internationale dans la foulée de l’Exposition Universelle tenue à Paris en 1900.

Inutile de préciser que les espérantistes d’aujourd’hui disent pis que pendre de cet organisme, bien qu’il seraient officiellement ravis qu’une telle délégation se constituât de nos jours pour donner une caution scientifique sérieuse à leur cher idiome. Imaginez! Dans cette assemblée se côtoyaient des noms illustres, comme le chimiste Wilhelm Ostwald, le linguiste Otto Jespersen, ou le mathématicien et philosophe Louis Couturat, spécialiste du grand précurseur de Zamenhof quant à l’idée de langue universelle, Leibniz. Bref, la fine fleur de la science!

Ces beaux esprits siégèrent finalement au Collège de France en 1907 et conclurent que, décidément, la science au moins avait besoin d’un langage commun, que par ailleurs l’espéranto fournissait un excellent candidat, non exempt de critiques toutefois, et qu’il convenait de l’améliorer un peu.

Il n’en fallait pas moins pour qu’aussitôt des fondamentalistes poussent en chœur ce cri d’effroi: «Sainte horreur! Des hérétiques veulent toucher au Fundamento de Zamenhof!»

Ça y est, la division était semée, le capital — Hachette, avec ses droits exclusifs — poussait derrière l’espéranto orthodoxe, tandis que l’académie prônait un espéranto réformé, bientôt rebaptisé Ido, allant ainsi à l’encontre de la masse des disciples de Zamenhof, qui n’avaient pas attendu l’avis des savants, et de toute façon, n’entendaient pas s’en laisser compter.

Un beau gaspillage en vérité. La Délégation, émanation du corps universitaire international, rassemblant la crème de la science avait pourtant quelque légitimité pour débattre de la meilleure façon de réaliser l’utopie de Leibniz et de tant d’autres. Si elle eût été suivie, elle aurait pesé très sérieusement pour l’établissement d’un standard linguistique dans le domaine scientifique, et le dépassement de la malédiction de Babel, achevé dans le domaine du savoir aurait conquis le monde des affaires puis les autres sphères de l’activité humaine…

Mais laissons là ce doux rêve. La réalité est que les deux partis ont perdu.

D’abord, la querelle a enterré toute chance réelle de propager à moyen terme une langue universelle qui s’impose par la raison plutôt que par des rapports de force.

Ensuite, Les espérantistes se sont calfeutré dans leur ghetto linguistique, dans des positions jusqu’au-bout-istes, dans une haine de toute idée de réformette de leur langue — l’Académie Française est une sacrée bande d’anarchistes en comparaison —, et enseignent aux petits nouveaux un cathéchisme incroyablement révisioniste quant à cet épisode de la Délégation, où l’on veut croire que Couturat (et ses sbires Leau, de Beaufront, Jespersen) ont louvoyé et manigancé, tissant patiemment la trame de leur sombre complot pendant sept ans, avant de planter un coup de poignard dans le dos de Zamenhof en 1907.

Enfin la Délégation, non suivie, a péréclité, non sans jouer son rôle de prisme, donnant naissance à tout un foisonnement de langues plus parfaites plus excellentes et plus universelles, que cependant personne ne parlera jamais.

Posted by fho at 21:47:34 | Permalink | Comments (5)